Qui transporte
le nucléaire français ?
Publié le 21 août 2026 · Florian Lancauchez
Quatre cent un établissements déclarés chez nous, dont quatre-vingt-treize étrangers. Sept sociétés pour ce qu'il y a de plus dangereux. Et une escorte obligatoire dès qu'on veut sortir.
L'essentiel, si vous n'avez que deux minutes
Au 30 juin 2026, 401 établissements sont déclarés auprès de l'autorité française pour transporter des substances radioactives en France. Quatre-vingt-treize sont étrangers, venus de vingt pays.
Pour les sources scellées de haute activité, la liste des transporteurs routiers autorisés tient sur une page : sept sociétés, dont deux étrangères. Deux d'entre elles partagent le même code postal.
Un transporteur italien vient charger à Vatry sans avoir besoin de personne. Un transporteur français qui veut livrer en Italie ou en Slovénie part avec une escorte obligatoire et un opérateur local sur le dos.
Ce n'est pas un droit de douane. Personne ne l'a jamais chiffré, et c'est précisément pour ça que ça dure.
Les sources sont à la fin, ligne par ligne. Toutes les données de transporteurs proviennent des listes publiées par l'ASNR.
I. Ce que dit la liste
L'autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection publie la liste des entreprises déclarées pour réaliser des transports de substances radioactives, en tout ou partie sur le territoire français. Elle est publique, datée, téléchargeable. C'est une bonne chose et il faut le dire, parce que la suite va être moins agréable.
Au 30 juin 2026, elle compte 401 établissements.
Transporteurs de substances radioactives déclarés en France au 30 juin 2026
| Origine | Établissements |
|---|---|
| France métropolitaine et Corse | 297 |
| Outre-mer français | 11 |
| Étrangers | 93, de 20 pays |
| Total | 401 |
Source : ASNR, listes des transporteurs télédéclarés au 30 juin 2026.
Près d'un quart des transporteurs déclarés chez nous ne sont pas français. Allemagne vingt établissements, Algérie onze, Égypte sept, Espagne sept, Autriche six, Belgique six, Hongrie cinq, Suède cinq, Italie quatre, Suisse quatre. Jusqu'au Japon et aux États-Unis.
Aucune de ces entreprises n'a eu besoin d'un partenaire français pour figurer sur cette liste. Une télédéclaration a suffi.
Je ne le reproche à personne. C'est le régime que nous avons choisi, et il a une logique : la sûreté d'un transport tient au colis agréé et au respect de l'ADR, pas à la nationalité du conducteur. Sur le plan de la radioprotection, cette ouverture est défendable.
La question n'est pas là. La question est de savoir si les autres ont fait le même choix.
II. Sept sociétés
Descendons d'un cran, vers ce qui fait vraiment peur. Les sources scellées de haute activité sont les objets les plus dangereux qu'on déplace en dehors du combustible : des sources capables de tuer un homme en quelques minutes d'exposition rapprochée. Le cobalt 60 de radiothérapie ou d'irradiation industrielle en fait partie.
Pour celles-là, l'autorisation n'est plus déclarative. Et la liste tient sur une page.
Transporteurs routiers autorisés pour les sources scellées de haute activité, 30 juin 2026
| Pays | Établissement | Ville |
|---|---|---|
| Allemagne | Gamma Service Recycling GmbH | Leipzig |
| Belgique | SA Transrad | Fleurus |
| France | Transports Pialla | Pierrelatte (26700) |
| France | EM2S 38 | Saint-Romain-de-Jalionas (38460) |
| France | NCT | Saint-Romain-de-Jalionas (38460) |
| France | TFT Transports | Trappes (78190) |
| France | Transports Guillot | Yerres (91330) |
Source : ASNR, liste des transporteurs routiers autorisés à acheminer des SSHA au 30 juin 2026.
Sept lignes. Regardez les codes postaux : deux des cinq sociétés françaises partagent le même. Je ne commente pas les actionnariats, la liste parle d'elle-même. Comptez les groupes réels, pas les raisons sociales, et vous obtenez quatre acteurs français et deux étrangers pour l'ensemble du territoire.
Quatre. Pour un pays qui tire environ 70 % de son électricité du nucléaire, qui exploite cinquante-six réacteurs, qui démantèle, qui recycle, et qui produit des radiopharmaceutiques.
Ce n'est pas un scandale, c'est une conséquence. Le métier demande des habilitations, des véhicules spécifiques, des conducteurs ADR classe 7 formés pendant des années, des assurances que peu d'assureurs acceptent d'écrire. La barrière à l'entrée est réelle et elle est justifiée. Un marché de cette taille ne nourrit pas trente concurrents.
Mais quand un secteur critique tient sur quatre groupes, la moindre défaillance de l'un d'eux n'est plus un incident commercial. C'est une question de continuité nationale. Et personne, à ma connaissance, ne publie le nombre de jours pendant lesquels la France resterait capable d'expédier ses sources si deux de ces quatre s'arrêtaient le même mois.
III. Krško, le cobalt et l'escorte
Voilà pour ce qui entre. Passons à ce qui sort, et c'est là que le sujet devient sérieux.
Deux situations que j'ai eues entre les mains.
La première : une livraison vers la centrale de Krško, en Slovénie. La seconde : une opération de démantèlement de sources de cobalt 60 en Italie.
Dans les deux cas, la réponse est la même : escorte obligatoire. Elle s'impose au transport, elle se planifie, elle se paie, et elle n'a rien à voir avec la compétence du transporteur ni avec l'état de son matériel. C'est une condition d'accès au territoire, pas une mesure de sûreté que le colis appellerait.
Le même colis, le même camion, le même conducteur habilité franchissent la frontière dans un sens sans escorte et dans l'autre avec.
Maintenant retournez la situation. Un transporteur italien qui vient charger du fret à l'aéroport de Châlons-Vatry n'a besoin de personne. Il se télédéclare, il vient, il charge, il repart. C'est précisément ce que montre la liste : quatre établissements italiens y figurent.
L'asymétrie, dans les deux sens
| Trajet | Formalité d'accès | Escorte |
|---|---|---|
| Italie vers la France (Vatry) | Une télédéclaration | Aucune |
| France vers l'Italie ou Krško | Un opérateur local | Obligatoire |
La conséquence commerciale est directe et elle est humiliante à écrire. Sur les marchés internationaux, nous sommes obligés de passer par eux. Eux ne sont obligés de passer par personne. Donc ils n'ont aucune raison de nous appeler.
Un transporteur français ne perd pas ces marchés parce qu'il est plus cher ou moins bon. Il les perd parce qu'il arrive avec une ligne de coût et un délai supplémentaires que son concurrent local n'a pas. Le devis part battu d'avance, et rien dans cet écart ne relève de la performance industrielle.
IV. Pourquoi ça tient
Le mécanisme n'est pas mystérieux, il est écrit dans le droit.
L'Italie régule le transport de substances radioactives par le décret législatif n° 101 de 2020. Les transports n'y sont réalisés que par des transporteurs licenciés sur le sol italien, avec notification préalable au préfet et au médecin provincial des provinces de départ et d'arrivée. L'autorité compétente est l'ISIN. Ajoutez-y les exigences de sûreté propres aux sources de haute activité, et vous obtenez un ensemble qu'un transporteur étranger ne peut pratiquement pas satisfaire seul.
La France, elle, a choisi la télédéclaration.
Aucun des deux pays ne viole quoi que ce soit. L'ADR harmonise la sûreté du transport, pas les conditions d'accès au marché. La sûreté est européenne, l'accès est resté national. C'est exactement dans cet interstice que vivent les barrières non tarifaires.
Et une barrière non tarifaire a une propriété redoutable : elle ne coûte rien à celui qui l'érige, elle ne se voit dans aucune statistique commerciale, et elle ne déclenche aucune plainte, parce que rien n'est illégal.
V. Ce que Transrad a compris
Il y a une exception sur la liste des sept, et elle mérite qu'on s'y arrête.
SA Transrad est belge, installée à Fleurus, fondée en 1988, une trentaine de salariés, plusieurs milliers de transports radioactifs par an, tous modes. C'est l'un des deux seuls étrangers autorisés en France au niveau le plus exigeant.
Ce qui la distingue n'est pas sa flotte. Ce sont ses conducteurs polyglottes.
On croit que la barrière est technique. Elle est linguistique et administrative. Un dossier d'autorisation se monte dans la langue de l'autorité, se défend dans la langue de l'autorité, et se maintient dans la langue de l'autorité, année après année. Une entreprise dont les conducteurs et les responsables sûreté parlent quatre langues peut ouvrir quatre marchés. Une entreprise monolingue en ouvre un.
C'est un investissement en ressources humaines, pas en matériel. Il est à notre portée. Nous ne le faisons pas.
VI. So what ?
Je ne vais pas conclure en réclamant un plan stratégique national. C'est le réflexe habituel sur ce sujet, et il ne coûte rien à personne, ce qui explique sa popularité.
Trois questions, à la place. Chacune se pose à quelqu'un de précis, et chacune a une réponse écrite quelque part.
Un. Combien de nos transporteurs autorisés SSHA peuvent opérer seuls dans les cinq pays voisins qui exploitent du nucléaire ? Si la réponse est zéro, notre filière est domestique par construction, et il faut cesser de parler d'exportation de savoir-faire nucléaire comme si la logistique suivait toute seule.
Deux. Que coûte l'escorte obligatoire, par opération, en euros et en jours ? Personne ne l'agrège. Tant que ce chiffre n'existe pas, aucun négociateur français ne peut le poser sur une table, et l'asymétrie restera une anecdote de professionnels au lieu d'être un point de négociation.
Trois. Quand nous accordons une télédéclaration à un transporteur d'un pays donné, vérifions-nous ce que ce pays accorde aux nôtres ? La réciprocité ne se décrète pas dans un traité, elle se vérifie ligne à ligne, au moment de l'inscription. Nous avons la liste. Il suffirait d'en tenir une seconde, en face.
Je n'appelle pas à fermer notre marché. La fermeture coûte plus cher qu'elle ne rapporte, et elle abîmerait une ouverture qui sert la sûreté. J'appelle à mesurer, ce qui est très différent, et beaucoup moins cher.
Un pays qui publie la liste de ceux qui entrent, sans jamais publier la liste de ceux qui peuvent sortir, ne fait pas de la transparence. Il fait la moitié d'un tableau.
Sources
Transporteurs : ASNR, Liste des transporteurs télédéclarés au 30 juin 2026, France métropolitaine et Corse ; Liste des transporteurs télédéclarés au 30 juin 2026, hors France métropolitaine et Corse ; Liste des transporteurs routiers autorisés à acheminer des sources scellées de haute activité au 30 juin 2026. Décomptes établis par mes soins à partir de ces trois listes.
Cadre français : ASNR, espace professionnels, autorisation et déclaration des entreprises réalisant des transports de substances radioactives en tout ou partie en France.
Cadre italien : décret législatif n° 101 du 31 juillet 2020 ; ISIN, Ispettorato nazionale per la sicurezza nucleare e la radioprotezione, pages transport et déchets radioactifs.
Cadre international : AIEA, Regulations for the Safe Transport of Radioactive Material ; accord ADR, classe 7.
Terrain : opérations conduites ou supervisées entre 2008 et 2024, côté donneur d'ordre (Areva NP, puis Framatome), côté transporteur (STSI, NCT) et côté actionnaire (LOGATOM).
Florian Lancauchez, lecteur de flux, LOGISTIZE.
Une barrière qu'on ne chiffre pas est une barrière qu'on subit. C'est vrai d'une filière comme d'un plan de transport.