La souveraineté ne se décrète pas,
elle se livre.
Publié le 12 juin 2026 · Florian Lancauchez
NewSpace, coûts cachés et autonomie européenne, vus du quai de chargement.
Le 8 juin 2026, à quelques heures d'intervalle, Paris et Berlin enterraient cent milliards d'euros d'avion de combat commun, et SpaceX dévoilait son premier satellite centre de données, trois jours avant la plus grosse introduction en bourse de l'histoire.
Deux annonces, le même jour, deux mondes. Ce texte cherche à comprendre l'écart, et propose de quoi commencer à le combler.
Le lendemain je passais une journée sous la règle de Chatham House, autour d'une seule question, « renseignement et partenariats public-privé, jusqu'où aller ? ». C'était un événement organisé par la Chaire Renseignement de Sciences Po Aix, au fort Ganteaume, avec le soutien de l'Agence spatiale européenne (ESA).
Je ne citerai donc personne, mais je remercie chaleureusement le général Serge Cholley et le professeur Walter Bruyère-Ostells, ainsi que les équipes de Sciences Po Aix, pour la qualité de l'événement, des échanges et des panélistes invités.
Je peux dire ce que ça a déclenché, et où ça m'a mené avec la réflexion suivante.
On croit que la souveraineté se défend d'abord avec des armes, dont le renseignement fait partie. C'est une idée d'hier. Deux colonels de l'armée de l'air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, l'ont écrit dès 1999. La guerre n'est plus l'affaire des seuls militaires. Elle se mène avec tous les moyens, armés ou non, létaux ou non, et elle se joue désormais sur les marges, pas dans l'affrontement central. Ils en dénombrent vingt-quatre, répartis en trois ordres : militaire, supramilitaire et non militaire.
La plupart ne nécessitent pas de tirer un coup de feu. Guerre commerciale, financière, des ressources, réglementaire, technologique, du renseignement, des sanctions, de contrebande, et la liste continue.
Prenons cette grille au sérieux, et une évidence saute.
L'Occident a inventé les menaces hybrides, un brouillard conceptuel qui dit qu'une menace se trame sans dire laquelle.
L'Orient, lui, nomme. Vingt-quatre fronts précis valent mieux qu'un adjectif flou. Et la menace hybride n'est pas le seul mot-valise. Méfions-nous des termes qui expliquent tout, « intelligence économique », « supply chain », « menace hybride ». Ils rassurent celui qui les emploie et n'engagent personne. Un mot qui recouvre tout ne tranche rien. Presque tous ces fronts, en revanche, se livrent sur le terrain de l'économie, des flux et des règles. C'est-à-dire sur le mien.
Une précision, donc, sur la place d'où je parle. Mon métier n'est ni la doctrine ni le droit. Depuis vingt ans, à l'international, je fais bouger des flux que personne ne peut se permettre de voir bloqués, du colis radioactif à la pièce qui cloue un avion au sol, pour des maisons du nucléaire, de la défense et de la cryogénie.
Je monte un cercle où les transporteurs, spécialistes de la sûreté économique, de la sécurité privée, du renseignement d'affaires et des services de l'État vont apprendre à se parler, à se former, sous la règle de Chatham House.
Et je construis une plateforme qui cartographie les 84 000 entreprises du transport français à partir du registre public. On peut appeler ça supply chain, intelligence économique, formations.
Les étiquettes sont vaporeuses, le métier ne l'est pas. Il ramène toujours les grandes intentions à ce qui se livre vraiment, à quel coût et à quel délai.
On imagine alors que la souveraineté spatiale européenne est une question de moyens. C'est faux. L'Europe possède les capitaux, l'industrie, les ingénieurs. Elle a tout, sauf le résultat. La vraie question n'est donc pas de savoir si elle en a les moyens. Elle est de comprendre pourquoi une puissance qui peut tout faire n'arrive pas à le faire ensemble.
Et il y a urgence, car le décor a changé. La vraie mesure d'une puissance n'est ni son PIB ni sa force de frappe narrative. Emmanuel Todd a raison sur ce point. La puissance se lit d'abord dans la démographie et la base productive, la natalité, la mortalité infantile, le nombre réel d'ingénieurs formés, la capacité à fabriquer. Une nation qui ne forme plus, ne fait plus d'enfants et ne produit plus n'est plus une puissance, peu importe le cours de sa monnaie.
Or c'est là que nous glissons. La majorité s'appauvrit, l'industrie s'efface, le déclassement gagne. On ne peut plus se permettre d'être chers. La souveraineté n'est plus un luxe de riche, c'est devenu une discipline de pauvre.
Une seule règle en sort, l'efficience avant le prestige, le besoin avant l'envie.
Je le démontre en trois temps. Le problème n'est pas un déficit de moyens, c'est une erreur de modèle. Cette erreur n'a pas de cause industrielle, elle a une cause politique. Et la sortie n'est ni l'autarcie ni le fédéralisme.
I. On construit l'offre, on attend la demande
Premier temps, l'erreur de modèle. Et tout part d'un chiffre. 165 tirs de Falcon 9 en 2025. Trois par semaine. Un tous les deux jours.
À ce rythme, une question dérange. Peut-on encore parler de NewSpace ?
Le mot décrivait une rupture, le privé, la série, la réutilisation, contre le programme d'État sur mesure. Aux États-Unis, la rupture a gagné. À 165 tirs par an, ce n'est plus « new », c'est devenu le standard industriel. En Europe, on en parle encore. Précisément parce qu'on ne l'a pas fait.
Au fort Ganteaume, une vieille idée d'économie des transports m'est revenue. Yves Crozet, du laboratoire d'économie des transports de Lyon, l'a martelée pendant des années. L'effet structurant est un mythe. Une gare ne crée pas un bassin d'emploi. La grande vitesse ne crée pas la croissance, au mieux elle l'accompagne. Une église plantée dans le désert n'attire pas les croyants. L'infrastructure n'engendre pas la demande.
Au même laboratoire, Claire Jafflin a montré l'autre moitié. Ce qui sauve les acteurs trop petits, ce n'est pas plus d'infrastructure. C'est la mutualisation. Se grouper pour atteindre la masse critique et arrêter de rouler à vide.
SpaceX a compris les deux. Le vecteur d'abord, Falcon 9, qui vole dès 2010. Puis le constat que le marché du lancement était trop étroit pour remplir la cadence visée. Alors Musk a fabriqué sa propre demande, Starlink, annoncé en 2015, déployé à partir de 2019. Le geste exact d'Amazon, qui vend d'abord des livres, construit sa logistique pour lui-même, et finit par en faire AWS, son produit le plus rentable. L'infrastructure bâtie pour soi qui devient le produit et la barrière à l'entrée.
L'Europe fait l'inverse. On construit le vecteur, et on espère que la demande passera. Ariane vole, on prie pour la remplir. C'est l'église dans le désert. Et quand le croyant passe, c'est souvent pour aller ailleurs, car une infrastructure sans demande propre ne reste pas neutre. Elle peut servir de rampe à la demande des autres. Ce n'est pas une hypothèse. Le premier client commercial d'Ariane 6 s'appelle Kuiper, la constellation d'Amazon. L'église européenne se remplit, mais ce sont les fidèles de Seattle.
Encore faut-il préciser ce qui fait une vraie demande d'ancrage, car tout est là. Starlink n'est pas un programme militaire déguisé. C'est un produit grand public, vendu à monsieur tout le monde, au chalutier, au camion, au porte-conteneurs de CMA CGM au milieu du Pacifique, à la maison perdue au fond d'un désert. C'est cette masse civile et payante qui amortit, et c'est elle qui, en prime, sert aussi le militaire. La demande d'ancrage est commerciale, duale, consommée par le plus grand nombre.
C'est précisément là qu'Eutelsat-OneWeb bute. Il ne vend pas au grand public une latence basse pour regarder sa série. Il reste dans le B2B et l'institutionnel, un choix de distribution défendable, mais sans base grand public, donc sans volume, donc sans amortissement.
Une constellation qui ne sert que les États et des intérêts privés (à travers une trentaine de distributeurs) est une église dans le désert avec trente fidèles, pas des millions. Et le temps presse, car le rival ne désintermédie plus seulement les distributeurs, il commence à contourner les télécoms eux-mêmes, chaque smartphone devenant un terminal.
Pour le nommer, SpaceX construit déjà sa deuxième demande d'ancrage, et celle-ci change la nature du jeu. Le 8 juin 2026, trois jours avant la plus grosse introduction en bourse de l'histoire, devant Saudi Aramco, 75 milliards de dollars levés pour une valorisation proche de 1 750 milliards, l'entreprise a détaillé AI1, son premier satellite centre de données. 120 kilowatts de calcul en moyenne, l'équivalent d'un rack Nvidia de dernière génération, mais en orbite. Une envergure déployée qui dépasse celle d'un 747. Un dossier déposé auprès du régulateur américain pour en lancer jusqu'à un million. Et déjà un client, Google, à plus de 900 millions de dollars par mois. La mécanique est la même qu'avec Starlink, en plus gros. Le lanceur crée sa demande, la demande remplit la cadence, la cadence finance la demande suivante. Sauf que cette fois, la demande, c'est l'IA, c'est-à-dire les deux ressources que la planète entière s'arrache, le calcul et l'électricité pour le faire tourner.
Mesurons l'écart. Pendant que l'Europe se demande si IRIS² sera son Starlink, c'est-à-dire si elle peut gagner la guerre d'avant, celle de la connectivité, le front s'est déjà déplacé vers le calcul en orbite. Et sur ce front-là, les ordres de grandeur sont déjà posés. Plus de 400 milliards de dollars d'investissement privé américain dans l'IA sur la décennie, une cinquantaine pour toute l'Union, et les seuls hyperscalers américains ont mis 320 milliards dans leurs infrastructures sur la seule année 2025.
Ce front fusionne trois fronts de la guerre hors limites, le technologique, le financier, l'énergétique. Un centre de données spatial échappe (théoriquement) au réseau électrique saturé, aux permis de construire, aux riverains qui protestent. Il est dual par construction. Et il s'est annoncé au marché trois jours avant la cotation, ce qui dit tout de la vélocité, le calendrier industriel et le calendrier financier ne font plus qu'un.
Rien ne garantit que le pari tienne, le refroidissement en orbite reste un mur physique et les sceptiques sont sérieux. Mais qu'il tienne ou non, il fixe le tempo. On ne se mesure plus à un lanceur, on se mesure à une machine qui empile les demandes d'ancrage plus vite que nous ne validons un programme.
Côté supply chain, cette erreur porte un nom. Les NRC (Non Recurring Cost), coûts non récurrents qui ne s'amortissent jamais, faute de série derrière, et qu'on essaie de refiler au plus faible, au plus récent de la bande, souvent celui ou celle qui ne possède qu'une petite brique technologique dans un marché à très haute barrière à l'entrée technique, réglementaire, financière.
Et un angle mort, les long lead items (LLI), ces composants à délai d'approvisionnement très long (12 à 24 mois), équivalents, plus en aval des chaînes de valeur, des « terres rares ». On les gère encore pays par pays, fragmentés par le juste retour qui distribue les contrats au prorata des contributions nationales, là où il faudrait les mutualiser à l'échelle européenne.
Le plus sensible d'entre eux, ce sont les composants électroniques durcis, les rad-hard (composants résistants aux radiations spatiales), longtemps sous dépendance américaine via ITAR. La vraie question n'est pas de tout rapatrier. C'est de savoir lesquels comptent vraiment.
Si le modèle est inefficace, reste à comprendre pourquoi on s'y accroche. Et là, on quitte l'industrie pour le politique.
II. La racine, ce n'est pas l'argent, c'est l'absence de stratège
L'État a parfois encore un rôle de stratège. Aux États-Unis, il l'a. En Chine, il l'a. En Europe, ils sont vingt-sept à l'avoir. Et vingt-sept stratèges, ce n'est pas un stratège, c'est un comité.
On répète qu'il faut cesser d'attendre les programmes d'État. C'est vrai, mais incomplet. Le programme public a aussi tiré SpaceX, la NASA, la Space Force, des contrats par milliards.
La différence n'est pas d'abord l'argent public, et les chiffres le prouvent. L'écart budgétaire est réel, l'Europe pèse environ un dixième du financement public spatial mondial quand Washington en concentre plus de 60 %, un rapport de un à six.
Mais l'écart de résultat est sans commune mesure. En 2024, 3 lancements européens contre 156 américains, un rapport de un à cinquante. Quand l'écart de production fait presque dix fois l'écart de budget, le problème n'est plus le budget, c'est le modèle.
La vraie différence, c'est qu'un seul acheteur souverain, avec une seule doctrine, a su transformer sa commande en demande d'ancrage, au lieu de financer du sur-mesure jetable.
L'Europe a de l'argent. Elle n'a pas l'acheteur unique.
IRIS², sa constellation souveraine, sera le juge de paix. Soit c'est notre demande d'ancrage, notre Starlink. Soit c'est un vecteur de plus qui attend des croyants. Un consortium mené par Eutelsat a d'ailleurs obtenu le contrat. La boucle est posée, à lui de prouver qu'elle ne se referme pas.
Et qu'on ne tire pas de ces ratios la conclusion paresseuse, multiplier les budgets par six. D'abord parce que cet argent n'existe pas, on l'a dit, la souveraineté est devenue une discipline de pauvre. Ensuite parce que rien ne garantit que six fois plus de budget dans le même modèle produise autre chose que six fois plus de coûts cachés.
L'Amérique joue avec la profondeur de capital de Wall Street, une introduction en bourse à 1 750 milliards finance la manche suivante. Ce jeu-là ne se copie pas, il se subit quand on essaie. Cessons de jouer les Américains avec un budget de pauvre. La leçon de SpaceX n'est pas son bilan, c'est son principe, pas d'infrastructure sans demande propre. Notre jeu à nous, c'est moins cher, plus vite, à plusieurs, avec une commande publique qui ancre une vraie demande au lieu de saupoudrer des contrats.
Mais l'absence d'acheteur unique n'est qu'un symptôme. La cause est plus profonde, et la socio-économie la nomme mieux que la géopolitique. Feu Henri Savall l'a montré à Lyon dès 1974. Dans toute organisation, le coût visible cache un coût invisible bien plus lourd. Le budget d'un programme, on le voit. Ce qu'on ne voit pas, ce sont les coûts cachés des dysfonctionnements. La série qui n'existe pas. La duplication imposée par les clés de répartition. Les années perdues en non-décision.
Le SCAF en est le cas d'école, et c'est ma pièce à conviction. Le mécanisme diffère, juste retour à l'ESA, partage industriel au SCAF, mais la pathologie est identique, la clé de répartition prime sur le but. Le 8 juin, on l'a vu en ouverture, Paris et Berlin ont acté la fin de leur avion de combat commun, faute d'accord entre leurs industriels, le jour même où Musk détaillait son satellite centre de données. Cent milliards d'euros de programme. La cause n'est pas un caprice. La France voulait un appareil léger, apte au porte-avions et intégré à la dissuasion nucléaire. L'Allemagne et l'Espagne voulaient une plateforme lourde, sans exigence navale ni nucléaire. Et le vrai point dur portait sur la propriété intellectuelle, l'accès aux données d'architecture, le contrôle. Coût visible, ce qu'on a dépensé. Coût caché, une capacité jamais construite, une confiance abîmée, et un développement aujourd'hui refait en double. Personne ne l'inscrit nulle part. Tout le monde le paie.
Pourquoi cette collision ? Parce que personne n'a fait remonter le méta-but. Le but, c'est ce qu'on déclare, sa part de charge, sa propriété intellectuelle, son champion. Le méta-but, c'est l'intention profonde qui devrait donner sens à ces buts, et elle reste presque toujours tue, parfois même à soi. Tant qu'elle reste cachée, les buts se cognent. Au SCAF, deux méta-buts jamais posés sur la table, l'autonomie nucléaire et navale d'un côté, une logique industrielle et budgétaire de l'autre.
Au-dessus du méta-but, il y a un cran que le militaire connaît bien, l'effet final recherché. L'EFR, c'est l'état qu'on veut produire au bout, et c'est lui qui oriente tout, l'organisation, les modes d'action, les alliances. On part de la fin et on déroule à l'envers. C'est ce cran qui éclaire le débat qui agite tout le monde, Europe des nations, fédérale ou des régions. On en débat dans le vide, car une structure ne se choisit pas avant l'EFR. Les États-Unis ont un EFR. La Chine a un EFR. L'Europe a vingt-sept buts et pas d'EFR. C'est le manque le plus profond, sous tous les autres.
Reste à comprendre pourquoi on n'arrête pas l'hémorragie.
Aversion à la perte.
Une perte pèse environ deux fois plus lourd qu'un gain équivalent. Un décideur préfère un coût caché qui dure à une perte visible qu'il faut assumer une fois. On continue de financer l'infrastructure vide parce que la fermer, c'est inscrire la perte au bilan. La non-décision n'est pas de la lâcheté, c'est un biais, et il a un prix.
Il y a enfin un non-dit, le plus lourd.
Le nombre de nos centres de décision et la forme de nos coopérations, ce n'est pas une question technique, c'est une question politique, et elle appartient aux peuples.
Or on fait comme si elle ne se posait plus. Elle s'est pourtant posée. En 2005, Français et Néerlandais ont rejeté par référendum le traité constitutionnel. En 2016, les Britanniques ont voté la sortie, pour des raisons multiples, mais où le refus de l'intégration pesait lourd.
Chaque fois qu'on a posé directement la question fédérale, la réponse a été non. Et chaque fois, l'appareil a continué, le traité de Lisbonne, reprenant en 2007 l'essentiel de ce que les urnes avaient écarté, ratifié sans les consulter. On ne digère pas un déni de ce genre. Il ronge la confiance dont dépend précisément toute mutualisation.
Le diagnostic posé, la question n'est plus « pourquoi », mais « comment ». Et la réponse tient en deux refus, ni l'autarcie, ni le drapeau.
III. Ni autarcie ni drapeau
D'abord, l'autonomie n'est pas l'autarcie. On confond les deux, et c'est l'erreur qui coûte le plus cher. L'autarcie, c'est tout posséder. Face au spatial, au semi-conducteur, à la défense de sixième génération, c'est impossible et ruineux. Tout réinternaliser, c'est faire exploser les coûts non récurrents qu'on cherchait à amortir. L'autarcie n'est pas une souveraineté forte, c'est une souveraineté qui se suicide par le coût.
L'autonomie, c'est garder la décision. Pouvoir dire non, ne dépendre d'aucun rival pour un intrant critique, tenir les points de passage, et accepter de mutualiser le reste avec ceux dont les intérêts convergent vraiment. La doctrine juste est étagée, en trois anneaux.
Un cœur régalien qu'on possède en entier, quel qu'en soit le prix.
Un anneau d'autonomie en interdépendance contrôlée, sans source unique, avec redondance et partenaires convergents.
Un marché ouvert pour le reste.
Tout le travail de souveraineté, c'est de savoir dans quel anneau ranger chaque pièce. C'est le métier de criticité fournisseur, transposé à l'échelle d'une nation.
Le SCAF dit l'échec.
Airbus civil dit la réussite avec le même barycentre franco-allemand.
Mais attention au contresens, Airbus n'est pas un long fleuve tranquille. La gouvernance y est tendue en permanence, partage des charges, sièges, parts d'État, chaque décision est une bataille.
La différence n'est donc pas une gouvernance apaisée, elle n'existe nulle part. La différence, c'est qu'Airbus a un méta-but partagé qui domine les frictions, survivre face à Boeing, vendre des avions.
Ce méta-but commun, jamais perdu de vue, écrase les disputes de charge. Le SCAF, lui, n'avait pas de méta-but commun, il avait deux méta-buts régaliens qui divergeaient.
Voilà le vrai discriminant. Pas l'absence de friction, mais un méta-but partagé assez fort pour passer outre.
Quand il existe, la friction permanente ne tue pas le projet. Quand il manque, la moindre dispute le tue.
Ensuite, la coopération se règle au grain. Puisque les urnes ont refusé le saut fédéral, la seule issue à la fois efficace et légitime, c'est la granularité des EFR. On ne pose pas un effet final unique et fédéral. On décompose.
Le lanceur a son EFR.
L'observation a le sien.
Le composant durci a le sien.
La dissuasion reste au cœur.
Et chaque EFR appelle sa propre géométrie, deux nations ici, un bloc là, tout le monde ailleurs, personne pour le régalien.
Le nombre de barycentres ne se décrète pas, il émerge, un EFR à la fois.
C'est le rôle de la diplomatie, immense et sous-estimé. Le diplomate, au niveau des nations, agit comme un (excellent) consultant dans une organisation. Il fait s'exprimer les méta-buts cachés, cherche où ils convergent, et aligne les buts sur un effet final commun.
Et il faut le faire par le terrain, car on ne décrète pas le changement, on l'apprend. C'est la différence entre la pédagogie et l'andragogie.
Une nation, comme un adulte, n'apprend pas sous la contrainte d'en haut, mais par le problème et l'expérience. L'excellence opérationnelle ne se mandate pas depuis un siège, elle se cultive là où le travail se fait. C'est le nom technique de la subsidiarité, et la seule vraie démocratie économique, décider au niveau qui sait, dans un cadre d'état de droit qui tient les règles.
Reste enfin la condition que personne n'ose nommer, parce qu'elle touche à l'orgueil. Redevenir efficients, et pour ça, poser l'ego.
Pendant des décennies, on a confondu excellence et raffinement.
On a fait du sur-mesure cher, rare, parfait, quand on aurait dû produire du suffisant, robuste, nombreux, amélioré en marchant.
L'Ukraine nous le démontre, un drone à quelques centaines d'euros détruit un blindé à plusieurs millions.
SpaceX l'a montré autrement, de l'acier ordinaire et des itérations rapides plutôt qu'un objet d'art impossible à répliquer.
Le raffinement n'est pas de l'excellence. Au-delà du besoin, c'est de la surqualité, et la surqualité se paie, en série jamais lancée, en délais, en volume sacrifié. Encore un coût caché, que personne n'inscrit nulle part.
La vraie excellence, aujourd'hui, c'est l'efficience.
Poser l'ego, c'est aussi ouvrir la porte.
Car le modèle américain ne tient pas qu'au capital, il tient aux individus qu'on laisse jouer.
La NASA a misé sur SpaceX dès 2006, un constructeur qui n'avait encore réussi aucun vol, fondé par un outsider venu de l'internet, sans pedigree aérospatial. Un acheteur public a parié sur un inconnu, et l'inconnu a livré.
Posons honnêtement la question, quel acheteur public européen signe ce contrat-là ? En Europe, et singulièrement en France, la crédibilité ne se prouve pas, elle s'hérite, du corps, du grade, du diplôme, de la maison d'origine. J'en témoigne à ma modeste échelle, un profil venu du terrain mettra dix fois plus de temps à être entendu de l'institution qu'un profil estampillé, et vingt fois plus à être jugé crédible. Ce filtre est un coût caché, lui aussi, et personne ne l'inscrit nulle part.
On ne manque ni d'outsiders ni d'entrepreneurs patriotes sincères en France. On les filtre à l'entrée.
Et il faut copier, sans honte. On a accusé les Chinois de nous copier. Ils nous dépassent désormais sur la voiture électrique, la batterie, le solaire, le drone civil, jusqu'au rythme de construction des réacteurs nucléaires.
La leçon n'est pas de devenir la Chine, c'est d'emprunter sa discipline, le coût visé, le volume, la vitesse. Toutes les puissances qui ont émergé ont copié avant d'inventer. Le refus de copier n'est pas de la dignité, c'est la forme la plus chère de l'orgueil. La rusticité n'est pas un dogme pour autant, c'est la règle par défaut.
Le raffinement reste permis là, et seulement là, où le cœur régalien l'exige. C'est encore l'anneau qui tranche.
Et que personne n'y voie un reniement.
Servir l'avenir n'oblige pas à brûler l'héritage. Les deux ne s'opposent que si l'on refuse de trier. Un savoir-faire qui sert encore est un actif, on le garde et on l'amortit. Un raffinement qu'on traîne par orgueil est un coût caché, on le pose. L'ennemi, ce n'est pas l'héritage, c'est l'héritage confondu avec le prestige. Rangé dans le bon anneau, il devient notre meilleur levier d'avenir.
Une proposition encore, et elle est dans mon métier, sur le front réglementaire de la guerre hors limites.
La catégorie reine de l'export control, c'est le bien à double usage, le produit civil qui peut servir militairement.
Or cette catégorie a explosé.
Tout est devenu dual.
Un iPhone contient de quoi guider une arme. Un drone de loisir devient une munition. Un terminal grand public équipe une brigade. L'Ukraine l'a prouvé chaque jour. Quand tout est dual, vouloir contrôler le dual revient à vouloir tout contrôler, c'est-à-dire à ne rien verrouiller d'utile et à freiner sa propre industrie.
La règle devrait s'inverser. Cesser de noyer le stratégique dans le grand public. Concentrer le contrôle dur sur les seuls vrais points de coupure, ceux dont dépend une capacité d'arme stratégique, et libérer le reste. Mieux vaut un mur autour de dix verrous qu'une clôture trouée autour de dix mille produits banals.
« So what ? » et par où commencer
« Notre Europe est mortelle, elle peut mourir. » C'est le président de la République qui le dit, à la Sorbonne, en avril 2024. Le diagnostic vital est donc posé au plus haut niveau depuis deux ans. Un diagnostic vital appelle une ordonnance, pas un second diagnostic. Mais une ordonnance ne se décrète pas non plus, on l'a dit, le changement s'apprend par le problème. Alors plutôt que des injonctions, six questions. Chacune se teste lundi matin, sur votre programme, dans votre maison. Aucune ne coûte un euro, aucune n'exige un traité, et chaque réponse a déjà été écrite quelque part.
Un. Prenez votre programme en coopération. Pouvez-vous écrire son effet final recherché en une page, et le méta-but de chaque partenaire en trois lignes ? Si la réponse est non, vous avez un SCAF en gestation, et neuf ans pour le découvrir. La clause s'écrit dans l'accord intergouvernemental, avant toute discussion de parts de charge, et la suite du SCAF se négocie en ce moment même. Une page A4 contre cent milliards.
Deux. Regardez vos contrats. Achetez-vous un service, des kilos en orbite, des liaisons sécurisées, des images, ou achetez-vous des heures d'ingénierie ? Si c'est la seconde réponse, vous financez l'église, pas les fidèles. Le correctif existe depuis vingt ans, le contrat COTS de la NASA, 2006, prix fixe, paiement au jalon atteint, rien au jalon manqué. L'ESA a fait le premier pas avec son European Launcher Challenge et ses nouveaux entrants présélectionnés. Le cran suivant, agréger la demande institutionnelle des vingt-sept en un manifeste ferme sur cinq ans, des volumes garantis, attribués au prix et au jalon. C'est ça, une demande d'ancrage publique. Le reste, c'est de la subvention.
Trois. Sortez la liste de vos dix derniers attributaires, et comptez les primo-contractants. Puis regardez autour de la table de votre dernière revue de programme, et comptez les praticiens venus d'ailleurs que du sérail. Si les deux réponses sont zéro, votre filtre vous coûte plus cher que vos retards, et il faut en finir avec la gueule de l'emploi.
Côté contrats, dix pour cent des montants notifiés réservés aux primo-contractants, sans référence institutionnelle exigée, à prix fixe. Le cadre existe, la directive défense et sécurité de 2009 et le partenariat d'innovation.
Le précédent existe, les États-Unis réservent par la loi une part de leur R&D fédérale aux petites entreprises depuis 1982, et c'est par cette porte que sont entrés ceux qui dominent aujourd'hui.
Côté salles, le contre-exemple fonctionne sous mes yeux, la journée du fort Ganteaume. Officiers, fonctionnaires, industriels et praticiens civils s'y parlent à égalité sous la règle de Chatham House. D'où l'on ressort avec des contacts, pas avec une étiquette. Une salle, une règle, des sièges mélangés, coût nul.
Un siège de praticien hors sérail dans chaque revue de programme, des red teams ouvertes aux profils terrain, des places d'auditeur à la compétence et non à la maison d'origine. Et publier qui siège. La crédibilité s'héritera tant qu'on ne construira pas les salles où elle peut se prouver.
Quatre. Demandez, aujourd'hui, le coût d'un mois de retard sur votre programme, en euros. Si personne ne sait répondre avant ce soir, c'est votre aversion à la perte qui gouverne à votre place. Trois chiffres obligatoires dans chaque revue, le coût du retard par mois, la dérive au jalon, la distance aux critères d'arrêt. Et ces critères d'arrêt, écrits dans le contrat le jour de la signature. Quand ils sont atteints, arrêter n'est plus une décision à porter, c'est l'exécution d'une clause. L'aversion à la perte, neutralisée par le droit des contrats.
Cinq. Demandez à vos achats le délai du composant le plus long de votre nomenclature, et qui d'autre en Europe l'achète en même temps que vous. Si la réponse est qu'on ne sait pas, vos long lead items vous tiennent, et pas l'inverse. Une cellule d'achat commune, adossée à une structure existante, OCCAR ou ESA, personne n'a besoin d'une agence de plus. Vingt références de composants durcis, un stock tampon de vingt-quatre mois, une cartographie de criticité en trois anneaux revue tous les six mois. L'Union a su acheter en commun des vaccins en 2020 et des obus en 2023. Si on sait mutualiser l'obus, on sait mutualiser le rad-hard.
Six. La sixième question est posée plus haut, combien de vos contrôles export protègent un vrai point de coupure ? Dix verrous muraillés valent mieux que dix mille produits clôturés.
Aucune de ces décisions ne se vote, elles s'écrivent. Dans un cahier des charges, une clause contractuelle, une note de doctrine d'achat. C'est-à-dire à l'endroit exact où la souveraineté se livre, ou ne se livre pas.
Reste la question du départ, celle du fort Ganteaume.
Jusqu'où aller ?
Quelle part de sa puissance une nation peut-elle confier au privé sans cesser d'être souveraine ?
On n'en est plus à se demander si cette coopération est souhaitable, ni même comment l'encadrer dans l'abstrait. Car la réponse ne se décrète pas, elle se calcule, sur deux axes.
La criticité, qui dit dans quel anneau ranger chaque chose.
Et la vélocité, la vitesse à laquelle on doit bouger pour ne pas disparaître.
C'est par là qu'on avait commencé, les 165 tirs. On y revient.
La vitesse n'est pas un détail d'exécution, c'est une condition de survie. On va donc aussi loin et aussi vite que la criticité et la vélocité l'exigent. Et le privé peut tenir presque tous les fronts de la guerre hors limites, le commercial, le financier, le technologique, le renseignement ouvert, la logistique.
Presque tous. Il reste une ligne qu'on ne franchit pas. La raison d'État et l'illégalité restent du ressort de l'État, et de lui seul. C'est le cœur régalien dans sa forme la plus nue, le pouvoir de transgresser la règle au nom de la nation. Ce pouvoir ne se privatise pas. Non par morale, mais par survie du régime.
Car c'est là le vrai piège, et il est plus vieux que la guerre froide. Sous la pression du rival, pour aller plus vite, on est tenté de tout déléguer, y compris le sale, le « perfide », et de suspendre l'état de droit pour égaler l'adversaire. C'est la leçon de Thucydide, la vraie. Athènes n'a pas seulement perdu des batailles.
Elle s'est corrompue de l'intérieur à force de guerre totale, jusqu'à assumer ce que ses propres orateurs avaient fini par revendiquer, un empire devenu tyrannie. Gagner en devenant ce qu'on dénonçait, c'est perdre.
Et cette dérive présente d'ailleurs un visage très actuel, qui reboucle sur la question du départ, le renseignement.
L'enchaînement est implacable.
Les citoyens ne savent pas toujours ce qu'ils veulent, mais ils savent ce dont ils ont besoin. Et ce besoin n'a rien de mystérieux, il s'est écrit sur tous les ronds-points du pays, vivre de son travail, se soigner, se loger, se déplacer, transmettre autre chose que du déclassement. Plus deux exigences qui ne coûtent pas un euro et valent tout, la justice et l'exemplarité, que la règle vaille d'abord pour ceux qui l'écrivent. C'est la base productive du début de ce texte, vue d'en bas, plus la condition morale qui la rend gouvernable.
L'État n'écoute plus ce besoin. Les citoyens n'écoutent plus l'État.
L'État ne sait donc plus ce qu'il veut.
Alors il met les citoyens sur écoute.
Un pouvoir qui surveille au lieu d'entendre n'a pas gagné en force, il a perdu son cap et le remplace par du contrôle.
D'où la seule règle qui tienne tout ensemble. On copie la discipline de nos rivaux, jamais leur régime. On peut être aussi rapide, aussi rustique, aussi efficient qu'une autocratie, et rester un État de droit. C'est même la seule façon de rayonner sans se renier. La vitesse pour survivre, la règle pour rester soi.
Le reste n'est pas une affaire de doctrine. C'est une affaire de livraison. Une souveraineté ne se décrète pas dans un communiqué. Elle se livre, à un coût et à un délai. Ou elle ne se livre pas.
La criticité de vos fournisseurs, anneau par anneau : c'est un métier.