Yes We Can...adair.
Publié le 16 août 2026 · Florian Lancauchez
La France ne sait pas dire combien de Canadair elle peut faire voler. Une capacité n'est pas un inventaire : c'est cellules × disponibilité × cadence, et un facteur à zéro annule tout le reste.
L'essentiel, si vous n'avez que deux minutes
La France ne sait pas dire combien de Canadair elle peut faire voler. Les sources publiques donnent zéro, trois, six, dix ou onze sur douze, selon qui parle.
La capacité de largage n'est pas une somme, c'est un produit : cellules × disponibilité × cadence. Un facteur à zéro annule tout le reste.
Personne n'a jamais écrit ce qu'on cherche à obtenir. Sans effet final recherché, aucune recommandation ne peut être déclarée fausse.
Le seul levier capable de doubler quelque chose n'est pas un avion de plus, c'est le nombre d'heures par jour. Nos appareils sont au sol la nuit ; le feu, lui, ne s'arrête pas.
Posséder un appareil n'est pas pouvoir l'employer. L'Espagne a payé ses Kamov, ils sont sur le tarmac, et ils ne voleront plus.
Tout ce qui suit s'écrit sous une contrainte unique : sans un euro de plus, sans subvention.
Environ trente-cinq minutes de lecture. Les sources sont à la fin, ligne par ligne.
Le 14 août 2026, à la nuit tombée, un hélicoptère lâche onze tonnes d'eau sur un incendie des Landes.
Il vient de Nouvelle-Galles du Sud en Australie. Un Boeing C-17 de l'armée de l'air l'a déposé à Mont-de-Marsan début août, avec un Bell 412 et vingt-quatre pompiers volontaires, après un coup de téléphone entre Paris et Canberra. C'est un CH-47 Chinook, trente mètres de long, une cellule dessinée dans les années soixante. Il vole de nuit.
À la même heure, nos douze Canadair sont au sol.
Pas en panne. Au sol, parce qu'il fait nuit justement
La nuit du 14 août 2026, dans les Landes
Deux appareils, la même heure, deux situations.
| Un CH-47 australien | Nos douze Canadair |
|---|---|
| Cellule dessinée dans les années soixante. Onze tonnes larguées. | Flotte nationale, entretenue, disponible. Zéro litre largué. |
| IL VOLE | ILS SONT AU SOL |
Pas en panne : il fait nuit. C'est l'écart entre un inventaire et une capacité.
Voilà, en une image, tout ce que ce texte va essayer de démonter. Nous discutons depuis un mois du nombre d'avions que possède ou pas la France, alors que la question est de savoir ce que nous pouvons en faire. Ce n'est pas une nuance. C'est l'écart entre un inventaire et une capacité, et c'est aussi, il se trouve, la définition exacte de la souveraineté.
J'ai passé trois semaines dans les rapports, les questions parlementaires et les fiches techniques, et j'en suis sorti avec une conviction qui n'est pas celle que j'avais au départ :
ce pays est bien meilleur à ce métier que son débat ne le laisse croire.
La maintenance lourde est calée sur l'hiver pour disposer d'une flotte à plein potentiel en juin.
Le prépositionnement dans les zones à risque existe depuis des décennies.
Les équipages d'hélicoptères volent aux jumelles de vision nocturne depuis 2000.
Le guet aérien armé n'a jamais cessé.
Le Sénat produit sur ce dossier des analyses d'une qualité que peu de commentateurs égalent.
Et le kit A400M a fonctionné du premier coup, cinq jours après la décision d'emploi pour test.
Ce n'est pas un pays d'incompétents. C'est un pays dont la compétence n'est reliée à rien.
Trois choses manquent, et elles sont plus petites et moins chères qu'on ne le croit.
Nous ne savons pas mesurer ce que nous avons.
Nous n'avons jamais écrit ce que nous voulions obtenir.
Et nous confondons posséder un objet avec pouvoir l'employer.
Aucune des trois ne se règle avec un avion de plus. Toutes les trois se règlent.
Comment lire ce texte
Partie I, compter. Pourquoi aucun chiffre du débat ne tient debout.
Partie II, orienter. La case vide qui rend toute la discussion interminable.
Partie III, employer. Ce qu'on possède et qu'on n'a pas le droit d'utiliser.
Partie IV, payer. La contrainte, et pourquoi elle rend le reste sérieux.
Puis : trois orientations rédigées, un tableau d'actions par rôle, et les sources.
Sept questions, à garder sous la main
Avant d'entrer, voici l'outil. Il ne sert pas à disqualifier les gens : il sert à rendre une idée utilisable. Une bonne intention qui passe ces sept questions devient une proposition ; une bonne intention qui n'en passe aucune reste un sentiment, et les sentiments n'éteignent rien.
Quel résultat est visé, écrit où et signé par qui ?
Quel facteur la mesure touche-t-elle ?
À quelle date produit-elle un effet ?
Quelle dépense existante déplace-t-elle ?
Quel nouveau goulet crée-t-elle ?
Combien de fournisseurs peuvent répondre ?
Combien de temps tout cela reste-t-il vrai ?
Sept questions à poser à la prochaine annonce
Les six premières sont courantes. La septième est rare.
- Quel résultat ? Écrit où, et signé par qui.
- Quel facteur ? Cellules, disponibilité ou cadence.
- À quelle date ? La saison prochaine, ou 2032.
- Quelle dépense déplace-t-elle ? Il n'y a pas d'argent neuf.
- Quel nouveau goulet ? Équipages, techniciens, rechanges.
- Combien de fournisseurs ? Un seul n'est pas un marché.
- Combien de temps est-ce vrai ? C'est celle qui coûte le plus cher à ignorer.
Les six premières sont d'usage courant. La septième est rare, et c'est celle qui coûte le plus cher à ignorer.
Un mot sur la quatrième, que j'ai durcie en cours de route. Je demandais au départ quelle contrepartie budgétaire une mesure assumait. C'était trop doux. La bonne question est de savoir ce qu'elle remplace, parce qu'il n'y a plus d'argent nouveau à distribuer. J'y reviens en partie IV, et cette contrainte s'applique rétroactivement à tout ce que je propose ici, y compris à mes propres idées, dont deux n'y survivent pas.
Donnez un chiffre
Combien de Canadair la France peut-elle faire voler aujourd'hui ? Arrêtez-vous une seconde et répondez. Vraiment : un chiffre.
Voici les sources.
Combien de Canadair peut-on faire voler ?
Quatre sources publiques, cinq réponses. Sur douze.
| 0 | Des journées entières (questions écrites) |
|---|---|
| 3 | Périodes critiques de l'été 2024 (FNSP) |
| 6 | Le 26 juillet 2022 (syndicat navigant) |
| 10 à 11 | Le même jour (ministre de l'Intérieur) |
Ce n'est pas un problème de flotte. C'est un problème de pilotage.
Zéro, trois, six, dix, onze. Sur douze…
Votre chiffre était sans doute dans la fourchette, et vous n'aviez aucun moyen de savoir lequel était le bon. Moi non plus.
Un pays qui ne sait pas dire combien d'avions il peut faire voler n'a pas un problème de flotte. Il a un problème de pilotage, au sens administratif du terme. Quand la métrique n'est pas stabilisée, n'importe quelle recommandation peut se réclamer d'un chiffre.
Une précision qui me coûte, et qui a sa place ici. En préparant ce texte, j'ai écrit « trois appareils sur douze » en datant l'épisode de juillet 2025. C'est faux : le chiffre est de l'été 2024. Je l'avais lu quelque part, il servait mon propos, je ne l'ai pas vérifié. Aucune des sept questions ci-dessus ne m'aurait arrêté, puisqu'elles portent sur le raisonnement et non sur la source. C'est exactement le mécanisme que je décris : un chiffre disponible qui tombe bien circule sans qu'on lui demande ses papiers.
Le graphique qui classe
Un comparatif a beaucoup circulé cet été. Sourcé ministère de l'Intérieur, chaque appareil figuré par des petits cubes bleus d'un mètre cube.
Comparatif pédagogique des capacités de largage d'eau et de retardant
1 cube = 1 m³ = 1 000 litres
Chaque cube représente un volume d'eau de 1 mètre cube.
| N° | Appareil | Capacité | Retardant |
|---|---|---|---|
| 1 | A400M | 20 000 litres de retardant | oui |
| 2 | Chinook CH-47D (Australie) | 11 300 litres | non |
| 3 | Dash 8 | 10 000 litres | oui |
| 4 | Canadair CL-415 | 6 000 litres | non |
| 5 | Hélicoptère bombardier d'eau lourd | 3 500 litres | non |
| 6 | Air Tractor | 3 100 litres | oui |
Sources : ministère de l'Intérieur / Sécurité civile, août 2026. Capacités indicatives.
Cent dix réactions, douze republications. Il est propre. Il est sourcé. Il est sincèrement pédagogique.
Et il classe.
Sur LinkedIn, un commentateur avertit a fait la seule remarque qui vaille :
« Dommage qu'on parle en litres par largage plutôt qu'en litres largables par heure, qui est bien plus opérationnel. »
Il a raison. Il vient d'énoncer la deuxième de nos sept questions. Seulement il s'arrête à mi-chemin, et l'endroit où il s'arrête est intéressant.
Voyez ce que le classement escamote.
L'A400M est premier, mais il n'écope pas : il doit rentrer se recharger sur une base équipée en retardant.
Le Canadair est quatrième, mais il avale six mille litres en douze secondes sur un plan d'eau à trois kilomètres.
Sur le critère même du commentateur, l'ordre s'inverse largement. Et le tableau range dans la même colonne un appareil de la flotte nationale, un kit posé sur une cellule militaire, et deux hélicoptères australiens qui repartent fin août.
Or les litres par heure restent une performance d'appareil. Ce qui compte est le produit complet :
des cellules × un taux de disponibilité × une cadence
Trois facteurs qui se multiplient et ne s'additionnent pas. Dans une addition, améliorer un terme améliore le total. Dans une multiplication, un facteur effondré annule le travail fait sur les autres.
Une capacité est un produit, pas une somme
Un facteur effondré annule le travail fait sur les autres.
| Cellules | publié | 12 aujourd'hui, 16 visés. |
|---|---|---|
| × Disponibilité | non publié | De 0 à 11 sur 12 selon la source. |
| × Cadence | non publié | Écopage, transit, rechargement. |
| = 16 × 25 % | 4 en vol | Le taux constaté à l'été 2024. |
| = 16 × 90 % | 15 en vol | Le taux annoncé en juillet 2022. |
L'incertitude sur le résultat est plus large que l'achat lui-même.
Faisons maintenant le calcul que personne ne fait.
Deux DHC-515 ont été commandés en juin 2026, pour environ 200 millions d'euros, livraison en 2032 ou 2033.
Deux autres, cofinancés par l'Europe, sont attendus en 2028, le Sénat pariant plutôt sur 2030.
Objectif affiché, seize appareils.
Multiplions ces seize cellules par les taux qu'on vient de lire.
Au taux de la Fédération des sapeurs-pompiers pour l'été 2024, vingt-cinq pour cent : quatre appareils dans le ciel.
Au taux annoncé par le ministre en juillet 2022, dix à onze sur douze : quinze.
Quatre, ou quinze. L'incertitude sur le résultat est plus large que l'achat lui-même.
Un rapporteur me dira que le calcul est déloyal, et il aura raison sur un point : une flotte neuve n'a pas le taux de disponibilité d'une flotte dont la production s'est arrêtée en 2015 et qu'on cannibalise pour la faire voler. C'est vrai. Ça ne sauve pas la décision, ça l'aggrave. Car si le taux prévisionnel des DHC-515 est meilleur, alors quelqu'un l'a estimé, et ce chiffre existe quelque part. Il n'a jamais été publié à l'appui de la commande. On nous demande donc d'approuver un achat dont le rendement attendu est connu de l'acheteur et de lui seul.
Voilà pourquoi ce débat ne peut pas aboutir. Il ne s'agit pas de savoir si 400 millions d'euros sont bien dépensés : il s'agit de constater qu'on ne peut pas le savoir avant d'avoir payé…
Yes we can, mais nous ne le saurons qu'une fois les quatre cents millions engagés, et encore, seulement si quelqu'un publie enfin les chiffres. Ça fait cher l'essai-erreur.
Le deuxième facteur, d'ailleurs, est lui-même un produit. Il faut une machine disponible et un équipage qualifié.
Un avion impeccable sans personne pour le piloter compte pour zéro, et un pilote de Canadair se forme sur le même ordre de grandeur qu'un avion se livre.
Sauf que personne ne l'a commandé. Un plan de formation ne se coupe pas au ruban.
Alors pourquoi ce graphique-là, et pas un autre ? Parce que les temps de rotation ne sont publiés nulle part, et les taux de disponibilité pas davantage. Les litres par largage sont le seul chiffre dont tout le monde dispose.
La métrique du débat n'est pas choisie pour sa pertinence, elle est choisie pour sa disponibilité. Ce n'est donc pas de la bêtise. C'est ce qu'on obtient quand on raisonne avec la seule donnée qu'on nous laisse.
Ce que les Australiens nous ont montré
Revenons au Chinook, parce qu'il ne nous a pas seulement apporté onze tonnes…
Fin juillet, la France appelle à l'aide. Le 31, Canberra répond, et la ministre des Affaires étrangères salue une amie proche et estimée, ce qui est la manière diplomatique de dire qu'un service rendu se rendra. Début août, le C-17 se pose. Le 14, premiers largages dans les Landes.
Sa capacité impressionne, presque le double d'un Canadair.
Ce n'est pas ce qui compte. Ce qui compte, c'est l'heure.
En France, à la tombée du jour, Canadair, Dash et hélicoptères rentrent. Question de sécurité, et personne ne le conteste sérieusement. Mais faites le calcul : notre dispositif aérien travaille environ la moitié du temps pendant lequel le feu, lui, ne s'arrête pas.
Aucun de nos trois facteurs ne capte ça. Ce n'est ni une cellule, ni une disponibilité, ni une cadence. C'est un nombre d'heures par jour, et c'est le seul levier du dossier capable de doubler quelque chose.
Je n'ai pas lu une recommandation là-dessus cet été. J'en ai lu des dizaines sur le nombre d'avions, et un tas de taquets médiatiques adressés à Emmanuel Macron, qui ignorait que les Canadair ne volaient pas la nuit comme la plupart d'entre nous à sa décharge.
Le feu ne s'arrête pas la nuit. Nous, si.
Le seul levier capable de doubler quelque chose.
| Le jour | 12 h | Canadair, Dash et hélicoptères sont engagés. |
|---|---|---|
| La nuit | 12 h | Ils rentrent. Question de sécurité, et c'est fondé. |
| Le feu | 24 h | Il progresse, parfois plus vite sous le vent nocturne. |
Ce n'est ni une cellule, ni une disponibilité, ni une cadence. C'est un nombre d'heures.
Le Sénat, lui, l'a écrit. Dès 2023, un rapport présente les hélicoptères bombardiers d'eau lourds comme un complément utile des Canadair et cite trois avantages :
l'accès aux zones difficiles,
les possibilités de ravitaillement,
et les largages de nuit.
C'était il y a trois ans, c'est public, et cela n'a jamais atteint le débat.
Retenez ce détail, il va servir : le problème n'est pas toujours que l'analyse manque. Parfois elle existe, elle est bonne, c'est juste que personne ne la lit, et encore moins ceux qui le doivent. L'exécutif, mais aussi et surtout nous, les citoyens.
Notez enfin ce que ce renfort dit du reste. Il fonctionne parce que les saisons sont inversées : en août, les pompiers australiens ont les mains libres, c'est l'hiver aux antipodes. C'est la seule forme de mutualisation qui tienne structurellement, puisque toute la Méditerranée brûle en même temps. Les autres renforts de l'été, deux Air Tractor turcs, trois Super Puma suisses, une colonne terrestre venue d'Ukraine, relèvent de la même logique d'emprunt.
Et les quatre-vingts pour cent qu'on ne compte jamais
Un dernier mot sur ce que nous ne mesurons pas, et c'est le plus gros.
Ce ne sont pas les Canadair qui éteignent les feux. Ce sont les hommes au sol. Les moyens aériens ralentissent un front, ils ne noient pas un massif. Et la force qui fait ce travail repose à environ quatre-vingts pour cent sur des sapeurs-pompiers volontaires. Des gens qui ont un employeur, une famille, un métier, et qui partent quand ça brûle.
Leur disponibilité dépend donc du bon vouloir des entreprises, de la démographie des communes rurales, de l'attractivité de l'engagement. Trois variables qui se dégradent lentement, silencieusement.
Le service qui nous a envoyé ses vingt-quatre hommes, le New South Wales Rural Fire Service, est l'un des plus grands services de pompiers volontaires du monde. Des volontaires australiens au secours d'un pays volontaire à 80%. Personne n'a relevé la symétrie.
Ce ne sont pas les Canadair qui éteignent
La ressource principale n'est jamais nommée.
| Les moyens aériens | appui | Ils ralentissent un front. Ils ne noient pas un massif. |
|---|---|---|
| Les hommes au sol | l'essentiel | 80 % de la force repose sur des volontaires. |
| Leur disponibilité | 0 € | Elle tient à une convention signée par un employeur. |
Elle ne s'achète chez aucun industriel, et elle se dégrade en silence.
À retenir. Nous avons un débat national entièrement consacré à un moyen d'appui, dont nous ne savons pas compter les unités, pendant que la ressource principale n'est jamais nommée.
« Lutter contre les incendies » n'est pas un objectif
« Il faut plus de Canadair » est la phrase reine de juillet. Regardez-la bien : elle ne contient aucun objectif.
Plus de Canadair pour obtenir quoi ?
Zéro mort civil ?
Zéro maison détruite en zone débroussaillée ?
Un plafond d'hectares sur les massifs à enjeu ?
Rien de tout cela n'est prononcé. On propose un outil, on laisse le lecteur imaginer le résultat, et l'auteur y gagne un avantage considérable : sa recommandation ne pourra jamais être déclarée fausse.
Ce qui manque porte un nom : l'effet final recherché.
Sa propriété est de décrire un état, pas une activité.
« Lutter contre les incendies » n'est pas un effet final recherché, c'est une occupation. On peut s'y consacrer trente ans sans jamais avoir à dire si ça se passe bien.
Prenons un autre outil, issu de mon milieu et que tout le monde, civil comme industriel, peut comprendre : le QQOQCCP. Quoi, Qui, Où, Quand, Comment, Combien, Pourquoi. Sept cases. Appliquons-le à ce qui se dit depuis un mois.
Le QQOQCCP du débat de juillet
« Il faut plus de Canadair. » Une case sur sept.
| QUOI | remplie | « Plus de Canadair » : un moyen, pas un but. |
|---|---|---|
| QUI | vide | Qui signe l'objectif ? |
| OÙ | vide | Sur quels massifs ? |
| QUAND | vide | À quel horizon ? |
| COMMENT | vide | Par quelle méthode ? |
| COMBIEN | vide | Pour quel coût, contre quoi ? |
| POURQUOI | vide | Que perd-on, et pour combien de temps ? |
Sans effet final recherché, rien ne peut être déclaré faux.
Une case sur sept. Et encore, remplie par un moyen plutôt que par une méthode.
Ce n'est pas moi qui le constate le premier. Dans un référé rendu public le 3 octobre 2022, la Cour des comptes déplore, à propos de la flotte aérienne de la sécurité civile, une absence de vision stratégique qui limite sa capacité à affronter l'aggravation du risque et le renouvellement des appareils. Elle relève au passage des défaillances dans la gestion des ressources humaines et dans la maintenance, le MCO si on fait le parallèle avec les armées. Nos trois facteurs, pointés par le juge des comptes quatre ans avant cet été.
L'endroit où l'objectif devrait être écrit
Le schéma départemental d'analyse et de couverture des risques, article L1424-7 du code général des collectivités territoriales, est rédigé par le service d'incendie et de secours, arrêté par le préfet, révisé tous les cinq ans, et cette révision doit être précédée d'une évaluation des objectifs précédents. Il détermine, je cite, les objectifs de couverture des risques.
Deux défauts documentés l'ont rendu invisible.
Il est départemental, quand un front court sur deux régions et qu'une flotte nationale s'arbitre entre préfectures.
Et son périmètre s'arrête aux moyens des services d'incendie et de secours, ce qui donne pour conséquence savoureuse : le seul document français où quelqu'un signe des objectifs de couverture chiffrés ne couvre pas la flotte aérienne dont tout le monde parle en juillet.
Un troisième point mérite d'être vérifié plutôt qu'affirmé, et je le pose donc en question : ces objectifs de couverture sont-ils opposables ? Le texte prévoit l'évaluation des objectifs précédents avant chaque révision. Il ne dit rien de ce qui se passe s'ils n'ont pas été tenus. Comme ma maman, ex-institutrice, le dit si bien : « YAKAFOKON ».
Il est public, en ligne, et fait trois cents pages en PDF, ce qui est la façon polie de le rendre confidentiel.
Le cycle tourne à l'envers
Je travaille depuis vingt ans sur des chaînes d'approvisionnement critiques, et j'ai passé les dernières années à me former au renseignement d'affaires et concurrentiel. Les deux métiers laissent le même réflexe : avant de regarder une réponse, regarder d'où vient la question.
Le cycle du renseignement tient, classiquement, en quatre temps.
L'orientation, où l'autorité définit ce dont elle a besoin et pour quelle décision.
La recherche, où l'on va chercher la matière.
L'exploitation, où on la transforme en analyse.
La diffusion, où le produit revient à celui qui décide et réoriente le cycle suivant, dans une forme de spirale plutôt que de boucle fermée.
Sur les feux de forêt, nous l'exécutons rigoureusement à l'envers.
Ça commence par la diffusion : des images, un bilan en hectares, un plateau de télévision. La diffusion produit de l'émotion, l'émotion produit une exigence de réponse visible, et la réponse visible tombe sous quarante-huit heures. L'orientation n'a jamais lieu. On fournit directement un moyen, sous forme de YAKAFOKON.
Le cycle du renseignement, à l'envers
Ce qui devrait ouvrir le cycle n'a jamais lieu.
| Orientation | sautée | De quoi ai-je besoin, et pour quelle décision ? |
|---|---|---|
| Diffusion | 1 | Images, hectares, plateau de télévision. |
| Émotion | 2 | Exigence d'une réponse visible. |
| Un moyen | 3 | Annoncé sous quarante-huit heures. |
Un cycle qui saute son orientation ne converge pas. Il boucle.
Un cycle qui saute son orientation ne converge pas. Il boucle.
Et la preuve dort aux archives de l'Assemblée nationale.
9e législature. Un député constate l'absence des industriels français sur le marché des bombardiers d'eau et propose d'adapter le Transall ou l'Atlantic, dans un cadre européen.
2005. Une députée s'alarme du faible nombre de Canadair et de leur vieillissement.
2022. Deux questions écrites portent sur l'état réel de la flotte.
Mai 2023. Un amendement demandant un simple rapport sur l'acquisition d'appareils neufs est rejeté.
2026. Le kit A400M, c'est-à-dire mot pour mot l'argument de la 9e législature, trente-cinq ans plus tard.
Même question, cinq fois, trente-cinq ans.
Ce n'est pas un débat qui avance lentement. C'est un débat qui redémarre à zéro chaque été, parce que rien, entre-temps, ne conserve la mémoire de ce qui a été dit.
Trente-cinq ans, cinq fois la même question
Un débat qui redémarre à zéro chaque été.
| 9e législature | 1990 | Adapter le Transall, dans un cadre européen. |
|---|---|---|
| 2005 | question | Le faible nombre de Canadair et leur vieillissement. |
| 2022 | question | Deux questions écrites sur l'état réel de la flotte. |
| Mai 2023 | rejeté | Un amendement demandant un simple rapport. |
| 2026 | enfin | Le kit A400M, mot pour mot l'idée de 1990. |
Rien, entre-temps, ne conserve la mémoire de ce qui a été dit.
Et il faut dire clairement où est la faute, parce qu'elle n'est pas chez les gens. Ceux qui produisent ces recommandations ne sont pas des imbéciles, et ceux qui les reçoivent non plus. Ils opèrent dans un système où rien ne les contraint. Personne n'ayant jamais écrit l'effet final recherché, aucune préconisation ne peut être confrontée à un résultat. On ne peut pas avoir tort sur une question que personne n'a posée. Ajoutez qu'un feu tué à un hectare ne fera jamais l'ouverture du vingt heures, et vous obtenez une chaîne qui récompense la réponse rapide et visible sans jamais sanctionner la réponse fausse.
Si je reste positif et optimiste, c'est au fond une excellente nouvelle. Un problème de structure se corrige. Un problème de personnes, jamais.
Ce que l'on perd, et pour combien de temps
Reste la case qui commande toutes les autres, et que personne ne remplit. Que perd-on, exactement, dans un mégafeu ?
Des vies d'abord, celles des civils et celles des pompiers, et c'est la seule perte strictement irréversible.
La santé ensuite, celle de centaines de milliers de gens placés sous le panache, souvent à cent kilomètres du front, et pour qui l'exposition aux particules fines ne se voit sur aucune image.
Les habitations : deux cent quarante détruites et deux cent vingt mille personnes évacuées sur le seul incendie de Saumos, le plus dévastateur depuis 1949.
Les sols et l'eau, avec une érosion, un envasement des retenues et des captages dégradés qui durent longtemps après le départ des caméras.
La biodiversité.
Le capital forestier, qui ne reviendra pas avant deux ou trois générations.
Le carbone : quelques décennies de stockage relâchées en trois jours.
L'économie locale, le tourisme, l'agriculture.
L'assurabilité du territoire, qui décide à terme s'il reste habitable.
Sans compter le coût public de la mobilisation, qui est la boucle la plus ironique du dossier : chaque mégafeu consomme l'argent qui aurait pu l'éviter.
Ces pertes n'ont rien en commun. Surtout pas leur durée.
Ce qu'on perd, et pour combien de temps
Le débat ne voit que ce qui tient dans un cycle médiatique.
| Des vies | vu | La seule perte strictement irréversible. |
|---|---|---|
| Des maisons | vu | 240 détruites sur le seul incendie de Saumos. |
| La santé sous le panache | invisible | Des particules fines à cent kilomètres du front. |
| Les sols et l'eau | invisible | Érosion, envasement, captages dégradés. |
| Le capital forestier | invisible | Deux à trois générations. |
| L'assurabilité | invisible | Elle décide si le territoire reste habitable. |
Ce qui se compte en décennies n'entre jamais dans l'arbitrage, donc ne justifie jamais une dépense.
Voilà, je crois, l'explication la plus profonde de tout ce texte. Le débat de juillet ne perçoit que les pertes dont l'horizon tient dans un cycle médiatique : les vies, les maisons, les hectares. Tout ce qui se compte en décennies est structurellement invisible, donc n'entre jamais dans l'arbitrage, donc ne justifie jamais une dépense.
Entre une usine d'armement et une ferme laitière?
Posons maintenant la question qui fâche, celle que le yakafokon nous permet justement d'éviter collectivement.
Deux fronts progressent en même temps et il faut choisir. On défend quoi ?
Une usine d'armement ou une exploitation laitière ?
Le bourg ou l'emprise militaire voisine ?
La maison de monsieur Machin ou celle de monsieur Bidule ?
En mer, on a une réponse, discutable mais assumée, et tout le monde la connaît depuis un siècle : les femmes et les enfants d'abord. À terre, sur les moyens, il n'y en a pas.
La réponse honnête tient en trois niveaux, et il est important de l'expliciter, justement pour sortir de ce yakafokonisme français et nous responsabiliser toutes et tous.
Trois niveaux de priorité, aucun débattable
Deux fronts progressent en même temps. On défend quoi ?
| 1. Écrit, signé, classifié | illisible | 1 369 points d'importance vitale, plans protégés. |
|---|---|---|
| 2. Écrit, sans portée | sans effet | Objectifs de couverture sans obligation de résultat. |
| 3. Jamais écrit | presque tout | Le bourg, la ferme, la forêt privée, le panache. |
L'arbitrage tombe quand même : la nuit, sur le terrain, sur un homme seul.
Le premier existe et il est parfaitement explicite. Le dispositif de sécurité des activités d'importance vitale, articles L1332-1 et suivants du code de la défense. Douze secteurs, environ deux cent cinquante opérateurs désignés, mille trois cent soixante-neuf points d'importance vitale recensés en 2016. Chacun avec son plan particulier de protection, doublé d'un plan externe côté préfecture. Quelqu'un a donc bien écrit, signé et daté ce qui doit être défendu en priorité.
Sauf que ces listes et ces plans sont protégés au titre du secret de la défense nationale. Les opérateurs concernés n'ont pas le droit de dire qu'ils en sont. Vous ne pouvez pas savoir si l'usine à côté de chez vous en fait partie, et vous ne pouvez donc pas en discuter. Cette hiérarchie n'est pas injuste. Elle est indiscutable, au sens propre.
Les critères, eux, sont publics, et ils sont défendables :
est retenu ce qui est indispensable à la vie de la population, difficilement substituable pour la sécurité de la Nation, ou dangereux pour la population.
Par exemple : Un dépôt de munitions qui prend feu ne tue pas que des militaires, il tue à des kilomètres. Le prioriser n'a rien de scandaleux. Ce qui l'est, c'est que la raison ne soit jamais donnée. Une décision qu'on ne peut pas discuter laisse chacun libre d'imaginer la pire, et c'est très exactement la matière première des opérations de manipulation de l'information.
VIGINUM, le service rattaché au secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, en a caractérisé quatre pendant les seules élections municipales de mars 2026, impliquant des acteurs étatiques et non étatiques, et a imputé avec une confiance élevée à un mode opératoire russe l'opération de février 2026 visant le président de la République.
Ces campagnes n'inventent pas nos zones d'ombre, elles s'y installent. Le secret protège l'installation sensible ; il offre aussi une prise gratuite à qui veut faire croire que l'État défend l'usine et abandonne le village. C'est précisément la thèse que la section suivante va examiner.
Le deuxième niveau est écrit et sans portée. Le schéma départemental, ses objectifs de couverture, son absence d'obligation de résultat, son périmètre qui exclut la flotte nationale.
Le troisième n'a jamais été écrit, et il couvre presque tout le pays. Le bourg, la ferme et son troupeau, la scierie, la forêt privée qui représente les trois quarts de la surface, et les centaines de milliers de gens sous le panache. Rien. Pas une ligne.
L'arbitrage a donc lieu quand même. La nuit, sur le terrain, par le commandant des opérations de secours. C'est-à-dire par celui qui a le moins d'autorité pour le prendre et le moins de protection ensuite. Responsable et coupable en cas de faute, lui.
L'État priorise les riches et l'appareil productif ?
C'est la lecture qui vient naturellement. Elle est fausse dans sa formulation et juste dans son intuition, et la nuance vaut d'être tenue.
Fausse, parce que le critère n'est pas la richesse. C'est ce qui tue et ce qui coupe un réseau : un poste électrique, une ligne à haute tension, un dépôt d'hydrocarbures, un axe d'évacuation, un camping plein au mois d'août. Rien de tout cela n'est une affaire de patrimoine, et le dépôt de munitions qui saute tue le pauvre exactement comme le riche.
Juste, en revanche, sur un autre terrain que celui du patrimoine. Quatre-vingts pour cent des départs ont lieu à l'interface entre massif et habitat. Défendre du bâti dispersé en lisière immobilise des moyens terrestres considérables, qui ne sont alors pas sur le front. Or ce bâti n'a pas été décidé par les secours : il résulte de décennies d'autorisations d'urbanisme délivrées commune par commune, sans que personne n'ait jamais additionné ce que leur défense coûterait un jour en moyens.
Le transfert existe donc bien, mais il ne va pas des pauvres vers les riches. Il va du présent vers le passé : nous payons aujourd'hui, en engins et en risque humain, des permis de construire signés il y a trente ans.
Regardons maintenant l'échelle, parce qu'elle est rarement posée.
1369 points d'importance vitale disposaient en 2016 d'un plan de protection individuel, écrit, signé, régulièrement révisé,
alors que la France compte environ 35000 communes.
Faites le rapport. Votre village n'est pas mal classé : il n'est classé nulle part.
Exposé pareil, armé différemment
Une objection mérite d'être traitée ici, parce qu'elle vient toujours et qu'elle se trompe d'un cran.
On imagine volontiers que le risque frappe d'abord les modestes. Sur l'exposition, c'est faux, et la Gironde l'a démontré en 2022 : le feu de La Teste-de-Buch a parcouru des milliers d'hectares aux portes d'Arcachon et menacé le Cap Ferret. Pinède, dune et vent ne consultent pas le cadastre. Les zones soumises à l'obligation de débroussaillement couvrent quarante-huit départements et sept mille quatre cents communes, ce qui englobe aussi bien le village landais que la presqu'île la plus chère de France.
L'exposition aux megafeu est massivement partagée. Ce qui ne l'est pas, c'est la capacité à s'en sortir.
Débroussailler cinquante mètres autour d'une maison en pinède n'est pas un geste, c'est un chantier récurrent qui se chiffre en milliers d'euros par an dès qu'on le fait faire. Ajoutez :
la prime d'assurance,
la capacité de reconstruire,
et l'existence d'un autre toit où passer l'évacuation.
Trois choses qui dépendent directement du revenu, et aucune qui dépende du risque.
Exposé pareil, armé différemment
Le feu ne consulte pas le cadastre. Le reste, si.
| L'exposition | S'en sortir |
|---|---|
|
|
| Partagée | Pas partagée |
Trois choses qui dépendent du revenu, aucune qui dépende du risque.
Reprenons alors le chiffre le plus lourd du dossier. Neuf maisons détruites sur dix se trouvaient sur des terrains non débroussaillés.
La négligence en explique une part,
l'absentéisme des propriétaires une autre,
et l'impossibilité de payer le chantier une troisième que personne ne mesure.
Des pompiers risquent donc leur vie pour des biens dont le propriétaire n'a pas rempli une obligation légale. Faut-il que cela reste sans conséquence ?
Non. Mais le choix du moment décide de qui paie.
La conséquence existe déjà en droit :
mise en demeure,
travaux d'office aux frais du propriétaire,
amende pouvant atteindre cinquante euros du mètre carré,
et contrôle au moment de la vente depuis 2025.
Or ces outils ne se valent pas socialement. L'amende frappe au même taux celui qui n'a pas voulu et celui qui n'a pas pu, et sur une parcelle boisée elle devient confiscatoire. Le contrôle à la mutation, lui, se déclenche au moment précis où l'argent change de main.
C'est donc le seul levier du dossier qui soit à la fois efficace et non régressif.
Ceux qui réclament « plus de contrôles » demandent en réalité plus d'amendes, et ne savent pas qu'ils demandent une taxe sur les propriétaires pauvres en zone boisée.
Le dispositif n'a pas besoin d'être durci : il a besoin d'être appliqué là où il ne punit pas la pauvreté.
Ce qui reste indéfendable, ce n'est pas de protéger une maison non conforme. C'est de faire porter à un équipage le prix d'une négligence que personne n'a traitée quand il en était encore temps, et de n'avoir jamais distingué celui qui n'a pas voulu de celui qui n'a pas pu.
Reste la question qui suit immédiatement, et à laquelle je réponds en partie IV : si l'amende est mauvaise et qu'il n'y a pas d'argent, que fait-on concrètement ?
Ceux que personne ne compte
Le vrai perdant, pourtant, n'est ni le riche ni le pauvre.
Ce sont les gens sous le panache.
Ils ne possèdent rien qui brûle. Ils sont parfois à cent kilomètres du front. Ils respirent, pendant des jours, des particules fines dont l'effet sanitaire ne fera jamais un plan de séquence. Ils ne figurent dans aucun bilan, parce qu'on compte les hectares et les maisons, jamais les poumons. Aucune ligne budgétaire ne les représente, aucun élu ne parle en leur nom, aucune caméra ne les filme.
Une priorité qui n'est jamais nommée vaut zéro. Celle-ci n'a même jamais été formulée.
Qui porte la décision
Personne n'assume, et ce n'est pas une lâcheté individuelle. C'est le résultat mécanique de l'architecture.
Le premier niveau est classifié : son signataire n'a de comptes à rendre à personne, puisque nul ne peut discuter ce qu'il ne peut pas lire. Le deuxième n'attache aucune conséquence au fait de manquer ses objectifs : son signataire non plus, donc.
Reste le troisième, qui n'existe pas, et la décision y tombe quand même. Chaque nuit de feu, un commandant des opérations de secours arbitre ce qu'il défend et ce qu'il laisse. Il le fait sans doctrine écrite, avec son expérience pour seul appui, et il le fait bien. Il le fait aussi en engageant sa responsabilité personnelle, puisque c'est lui, et lui seul, qu'on ira chercher si le choix se révèle mauvais.
À retenir. L'homme qui prend la décision est celui qui avait le moins d'autorité pour la prendre, le moins d'éléments pour la fonder, et le plus à perdre si elle échoue. Pendant que ceux qui avaient l'autorité, les éléments et la protection ne l'ont pas prise.
Ce mécanisme porte un nom dans la littérature de sécurité, et il vaut mieux l'emprunter que le réinventer. On y distingue :
Le bout pointu (la pointe de diamant), l'opérateur qui exécute au contact,
et le bout émoussé, l'organisation qui a fixé les règles, les moyens et les contraintes des années plus tôt.
Quand une décision tourne mal, l'enquête remonte presque toujours au bout pointu, parce qu'il est identifiable, qu'il était présent, et qu'il a signé. Le bout émoussé, lui, n'a pas d'heure ni de nom. C'est très précisément ce qui se joue ici : l'absence d'une hiérarchie écrite n'est pas un vide, c'est une charge, et elle a été déplacée sur le seul homme qui ne pouvait pas la refuser.
Le bout émoussé décide, le bout pointu répond
Où se prennent les décisions, et où l'on cherche les comptes.
| Permis signés il y a trente ans | émoussé | Personne n'a additionné ce que leur défense coûterait. |
|---|---|---|
| Priorités jamais écrites | émoussé | Ou écrites et classifiées. |
| Effectifs de techniciens | émoussé | Décidés des années avant la saison. |
| Le commandant des opérations | pointu | Il décide seul, à trois heures du matin, et il signe. |
L'absence de hiérarchie écrite n'est pas un vide. C'est une charge, et elle a été déplacée.
Écrire cette hiérarchie coûte politiquement, et il faut le dire franchement : cela revient à annoncer à une commune qu'elle passe après une autre, ce qu'aucun élu ne fait de gaieté de cœur à l'approche d'une échéance. Mais une hiérarchie non écrite n'est pas une absence de hiérarchie. C'est une hiérarchie que personne n'a choisie, que personne ne peut contester, et qu'on fait porter chaque été à un homme seul, dans la fumée, à trois heures du matin. Il n'y a pas de bonnes réponses et, personnellement, je ne souhaite pas que la priorité opérationnelle de l'instant relève de l'État, du préfet.
Une bonne idée qui a tenu vingt ans
Voici une recommandation. Jugez-la vous-même, avec les sept questions, avant de lire la suite.
« La France devrait acheter quatre Beriev Be-200. »
L'appareil d'abord. Un hydravion à réaction, premier vol le 24 septembre 1998. Il écope douze tonnes en quatorze secondes, deux fois la charge d'un Canadair, et opère indifféremment depuis une piste ou depuis l'eau. Ses réacteurs sont marinisés, ce qui n'a rien d'anecdotique quand on passe sa vie à racler la surface de la Méditerranée.
Le pedigree ensuite. La Sécurité civile l'évalue dès 2003 pour succéder aux Canadair, et lui préfère le Dash 8. Du 20 août au 30 septembre 2004, un Be-200 piloté par un équipage mixte russo-italien traite quatre incendies en Italie et largue trois cent vingt-quatre tonnes d'eau. Le Portugal l'emploie en 2006, la Grèce, Israël et l'Indonésie suivront. Certification de type européenne le 9 septembre 2010. En 2021 encore, plus de deux cents missions en Turquie et une trentaine de sorties en Grèce.
L'industrie enfin. En mai 2002, EADS signe une lettre d'intention avec Beriev pour une version occidentalisée motorisée par des Rolls-Royce. En août 2011, Le Figaro écrit que la France pourrait en acquérir au moins quatre.
Reprenez les questions.
Effet visé. Doubler la charge par passe. Mesurable.
Facteur touché. La cadence, quatorze secondes d'écopage. Exactement le bon endroit.
Date d'effet. L'appareil existe et vole.
Ce qu'elle déplace. Discutable, mais il valait alors une fraction d'un Canadair neuf.
Nouveau goulet. Aucun, il écope.
Fournisseurs. L'inverse d'une préconisation identitaire : elle brise le monopole nord-américain.
Six sur six.
Et cette recommandation est morte en 2022. Après l'invasion de l'Ukraine, l'appareil perd son homologation européenne. Plus de certificat, plus de pièces, plus de support. Vingt ans de démonstrations opérationnelles ramenés à zéro en quelques semaines, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'aéronautique.
Six questions sur six, puis plus aucune
Le Beriev Be-200, et la septième question.
- Effet, facteur, date Doubler la charge, quatorze secondes d'écopage.
- Coût et goulet Une fraction d'un Canadair neuf. Et il écope.
- Fournisseurs Il brisait le monopole nord-américain.
- Combien de temps est-ce vrai ? Mars 2022 : certificat européen suspendu.
Une recommandation n'est pas un jugement sur le présent. C'est un pari sur la durée d'un état du monde.
Les hélicoptères qui ne décolleront plus
Vous pouvez trouver l'exemple confortable. La France n'a jamais acheté de Be-200. Elle a seulement perdu une option qu'elle n'avait pas levée.
L'Espagne, elle, a acheté.
Le Kamov Ka-32 est un hélicoptère à rotors coaxiaux, onze tonnes au décollage, cinq mille litres largables. L'absence de rotor de queue n'est pas un détail d'esthète : elle autorise des évolutions au ras des obstacles et une précision de vol stationnaire remarquable en fumée dense, ce qui en fait l'un des meilleurs appareils au monde pour le feu en terrain confiné. Plus de deux cent quarante exemplaires construits, une trentaine de pays utilisateurs, vingt ans de service au Portugal. Son certificat de type européen porte la référence IM.R.133.
Ouvrez la fiche de ce certificat sur le site de l'agence européenne, aujourd'hui. Vous lirez, en tête de page, qu'il a été suspendu en réponse à l'invasion russe de l'Ukraine.
Les hélicoptères espagnols, eux, n'ont pas bougé. Ils sont payés, immatriculés, garés sur leurs plateformes, propriété pleine et entière de leurs exploitants. Simplement, plus personne n'a le droit de les faire voler : les sanctions interdisent l'approvisionnement en pièces et l'intervention des techniciens russes nécessaires à leur maintien en navigabilité. La flotte est immobilisée depuis 2024. Un groupe parlementaire a demandé une dérogation pour ces appareils de sécurité civile ; le gouvernement a répondu que la décision relevait de Bruxelles. Elle n'est pas venue.
L'Espagne affronte les incendies de cet été sans eux.
Posséder n'est pas pouvoir employer
Dans les quatre cas, l'objet est là.
| Canadair français | à moitié | Rechanges et techniciens manquants. |
|---|---|---|
| Kamov espagnols | cloués | Certificat de type suspendu en 2022. |
| Beriev Be-200 | perdu | Homologation européenne retirée. |
| Toute la flotte, la nuit | 12 h sur 24 | Limite héritée de l'objet acheté. |
On croit dépendre d'un avion : on dépend d'un certificat.
Voilà la septième question, celle que presque personne ne pose.
Une recommandation n'est pas un jugement sur le présent. C'est un pari sur la durée d'un état du monde.
Et l'affaire espagnole en donne la version la plus dure. On croit dépendre d'un avion : on dépend d'un certificat. L'appareil vous appartient, il est payé, il est là sur le tarmac, et il ne vaut rien parce que le droit de le maintenir en état de vol est détenu ailleurs, par quelqu'un dont vous ne contrôlez ni les décisions ni celles qui le visent.
Une précision, parce que cet exemple circule beaucoup en ce moment et pas toujours en bonne compagnie. La question n'est pas de savoir si les sanctions sont justifiées : c'est un autre débat, et il ne se tranche pas depuis un tarmac. La faute analytique n'a pas été commise en 2022 par ceux qui ont sanctionné. Elle a été commise le jour de l'achat, par ceux qui n'ont pas écrit au dossier ce qu'il adviendrait de la flotte si le détenteur du certificat devenait indisponible. Le risque n'a pas été créé par la crise. Il a été révélé par elle.
Et le liquide rouge, alors ?
Il reste un cas, et c'est celui qui met en cause ce que je viens moi-même de proposer.
Nos Canadair écopent de l'eau. Mais tout le terrestre, les Dash comme l'A400M équipé, largue du retardant, ce produit rouge qui ne noie pas le feu mais rend la végétation non inflammable en avant du front. Sans lui, un avion-citerne n'est qu'un seau d'eau très cher.
En France, les pompiers emploient du Fire-Trol 931, produit par l'entreprise américaine Perimeter Solutions, qui produit aussi le Phos-Chek et se présente comme le plus grand producteur mondial de produits chimiques de lutte contre l'incendie. Le point de fourniture pour l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient est situé à Aix-en-Provence, ce qui est une bonne nouvelle en termes de logistique et n'en est pas une en termes de contrôle : la molécule est banale, un phosphate d'ammonium qu'on retrouve dans les engrais, mais la marque, la formulation et la qualification appartiennent au groupe.
Appliquez maintenant la sixième question, combien de fournisseurs peuvent répondre.
En plus de vingt ans, un seul concurrent est allé au bout d'une qualification, Fortress, fin 2022. Dès la saison suivante, l'un de ses produits a corrodé deux avions-citernes, et sa maison mère a fermé l'activité en mars 2025. Ajoutez que le fournisseur dominant n'exploite pas seulement des molécules mais des bases : une soixantaine en Amérique du Nord, cuves, mélangeurs et souvent équipes comprises. On ne remplace donc pas un produit, on remplace un système.
Et voilà pourquoi ce chapitre me coûte. J'ai écrit deux pages plus haut que la cadence de l'A400M ne dépendait pas de l'avion mais de nos cuves, et qu'il fallait donc des cuves plutôt que des cellules. C'est vrai. Mais chaque pélicandrome supplémentaire approfondit une dépendance à un fournisseur unique, étranger, dont la qualification prend des années et dont le seul challenger sérieux en vingt ans a détruit deux avions avant de disparaître.
Je ne retire pas ma proposition, je l'assortis de ce qu'elle implique, ce qui est exactement l'exercice que je réclame aux autres. Trois choses en découlent, et aucune ne coûte un euro de plus.
Écrire la dépendance au dossier, comme on aurait dû l'écrire pour les Kamov espagnols en 2012. Que se passe-t-il si ce fournisseur devient indisponible, pour une raison commerciale, réglementaire ou politique ? Le stock national de retardant tient combien de jours de saison ? Personne n'a publié la réponse, et c'est une question écrite parlementaire, pas un programme d'investissement.
Ne pas confondre le produit et l'ingrédient. Le phosphate d'ammonium est un produit de base que la chimie française sait fabriquer. Ce qui manque n'est pas la molécule, c'est la qualification, c'est-à-dire des années d'essais de non-corrosivité sur des cellules en aluminium. L'exemple de Fortress montre d'ailleurs pourquoi cette exigence n'est pas une tracasserie administrative.
Regarder ce qui existe déjà. Un programme de recherche français, PREFIBIO, travaille avec un industriel français sur des retardants à faible impact environnemental. C'est lent, c'est le bon rythme, et c'est le seul levier de cette page qui produise un actif qu'aucun tiers ne pourra vous retirer.
La règle
Un Canadair qu'on ne peut pas faire voler faute de rechanges. Un Kamov qu'on possède sans avoir le droit de l'employer. Un Be-200 qui cochait toutes les cases jusqu'au jour où il n'en cochait plus aucune. Et douze appareils au sol chaque nuit pendant qu'un Chinook australien travaille.
Dans tous les cas, l'objet est là. C'est la liberté de s'en servir qui manque.
D'où la règle, et je l'assume telle quelle.
La souveraineté n'est pas de produire chez soi, c'est de ne dépendre de personne pour employer ce qu'on possède.
C'est le sens gaullien du mot, et sa pratique n'avait rien d'autarcique. La force de frappe visait la liberté d'action, pas l'autosuffisance. En 1966, la France quitte le commandement intégré de l'OTAN et reste dans l'Alliance. Au même moment, elle construit Concorde avec les Britanniques et pose les fondations de ce qui deviendra Airbus. Refus de la subordination, jamais refus de la coopération. Confondre les deux est exactement l'erreur du souverainisme d'humeur.
Quatre conséquences, et aucune n'est un vœu
La souveraineté n'est pas de produire chez soi.
| Acheter la capacité de maintenir | 1 | Certificat, données techniques, rechanges, équipages. |
|---|---|---|
| Commencer par ce qui ne dépend que de nous | Le débroussaillement, puis la ressource humaine. | |
| Ne compter que les sources inaliénables | 3 | Une source révocable de l'extérieur n'en est plus une. |
| Aller à Bruxelles quand c'est le levier | 4 | Face à un fournisseur unique, seul rapport de force. |
C'est de ne dépendre de personne pour employer ce qu'on possède.
Quatre conséquences, et aucune n'est un vœu.
1. Acheter la capacité de maintenir, pas seulement l'appareil. Certificat, données techniques, rechanges, équipages. Un actif dont vous ne maîtrisez pas la navigabilité n'est pas à vous, il est en prêt.
2. Commencer par ce qui ne dépend que de nous. Le débroussaillement d'abord, puisqu'un feu traité à un hectare ne mobilisera jamais l'armada dont on discute en juillet. Et la ressource humaine ensuite, techniciens comme volontaires, qui ne s'achète chez aucun industriel étranger.
3. Ne compter que les fournisseurs qu'on ne peut pas nous retirer. Depuis 2022, une source révocable par une décision extérieure, y compris de notre propre camp, n'est plus une source.
4. Aller à Bruxelles quand c'est le levier, jamais à la place de la décision. Vingt-deux appareils commandés conjointement par six États ont relancé en 2022 une chaîne de production arrêtée ; six négociations bilatérales n'auraient rien relancé. Face à un fournisseur unique extra-européen, c'est le seul rapport de force disponible. Ce n'est pas une délégation de souveraineté, c'est son exercice.
Pourquoi le kit vaut mieux que l'appareil dédié
Le 25 juillet 2026, un A400M équipé d'un kit de largage amovible est engagé pour la première fois sur l'incendie de Gironde : vingt tonnes en une passe, sans modification permanente de l'avion.
Il ne remplace pas le Canadair. Il ne sait pas écoper, c'est un excellent camion et pas un seau, et sa cadence est inférieure. Mais avec un kit vous n'achetez pas une cellule : vous employez une capacité que vous possédez déjà, sur une flotte de cent soixante-dix-huit appareils financés par la Défense, avec un coût de détention proche de zéro pendant les dix mois où rien ne brûle.
Et sa cadence se moque du niveau des lacs. Le jour où la sécheresse assèche les retenues et immobilise des écopeurs pour une raison sans rapport avec leur état technique, le terrestre continue de tourner. On ne diversifie pas des tonnages, on décorrèle des modes de panne.
Une question demeure, et elle est gênante : cette flotte militaire restera-t-elle disponible pour la sécurité civile si le contexte stratégique se tend ?
Une objection m'a été faite sur ce point, et elle est juste : je sous-estime les frottements entre ministères. Il faut donc les nommer, parce que c'est là que les bonnes idées s'enlisent.
Un A400M appartient aux Armées.
Le feu relève de l'Intérieur.
Trois questions sans réponse publique en découlent.
Qui paie l'heure de vol, et sur quel programme budgétaire.
Qui porte la responsabilité de navigabilité du kit, sachant qu'un aéronef d'État ne relève pas du régime de certification civile et qu'un équipement de mission ajouté à une cellule militaire employée pour une mission civile se trouve à la jonction de deux régimes.
Et qui commande l'appareil sur zone, alors que la conduite des opérations de secours appartient au commandant des opérations et la chaîne de commandement aérien aux Armées.
Aucune de ces trois questions n'est insoluble. Chacune se règle par une convention interministérielle, c'est-à-dire par un document, pas par un crédit. Mais tant qu'elles ne sont pas réglées noir sur blanc, le kit reste ce qu'il a été en juillet 2026 : une démonstration réussie, et non une capacité disponible. Convertir la démonstration en capacité est probablement la mesure au meilleur rapport effet-coût de tout ce dossier, et elle ne s'achète pas, elle se signe.
Le kit A400M : trois questions sans réponse
L'avion est aux Armées. Le feu est à l'Intérieur.
| Qui paie l'heure de vol ? | sans réponse | Et sur quel programme budgétaire. |
|---|---|---|
| Qui porte la navigabilité ? | sans réponse | Un aéronef d'État échappe à la certification civile. |
| Qui commande sur zone ? | sans réponse | Le COS, ou la chaîne aérienne militaire ? |
| Aucune n'est insoluble | un document | Chacune se règle par une convention signée. |
Sans ces signatures, le kit reste une démonstration réussie, et non une capacité disponible.
Il manque encore une chose avant d'écrire quoi que ce soit, et c'est la plus contraignante.
Une orientation qui suppose de l'argent qu'on n'a pas n'est pas une orientation. C'est un vœu avec un tableur, un YAKAFOKONISME détestable.
J'écris donc la contrainte avant l'objectif, et je l'écris dans sa forme dure : sans un euro de plus, sans subvention.
Pas de fonds nouveau, pas de subvention, pas de taxe, pas de guichet, pas de ligne créée pour l'occasion, pas de poste supplémentaire. C'est une posture et c'est l'état du dossier : l'État emprunte pour payer son fonctionnement courant, et les ménages en zone boisée n'ont pas davantage de marge.
Toute proposition qui commence par « il faudrait débloquer » doit être tuée.
Attention au contresens, tout de même, parce qu'il est immédiat : sans un euro de plus ne veut pas dire sans dépenser.
Cela veut dire que toute dépense nouvelle doit nommer la dépense qu'elle remplace.
C'est le sens de la quatrième question, durcie en tête de ce texte. Et c'est une contrainte beaucoup plus exigeante que l'ancienne, parce qu'elle interdit les listes de courses et oblige à hiérarchiser dans un même budget. Exemple, tiré directement du dossier :
91 millions d'euros pour une cellule livrée en 2032, ou le même argent en stock de rechanges qualifié, en techniciens B1 et B2, et en pélicandromes densifiés, disponible en mars prochain. Les deux se paient sur le même programme. On ne peut pas dire que le premier est financé et le second non : ils sont financés par le même euro, et personne n'a jamais publié le calcul qui les compare.
Le test des trois portes
Porte 1, ce qui ne coûte rien. L'outil existe déjà, il suffit de s'en servir : une instruction, un arrêté, une convention signée, une donnée publiée, une question écrite, un permis refusé, un broyeur communal prêté. Effet possible dès la saison suivante. Rien ne justifie d'attendre.
Porte 2, ce qui se redéploie. La mesure coûte, mais elle nomme ce qu'elle remplace, et l'arbitrage est publié. C'est là que se joue le vrai sujet du dossier, parce que c'est là que se trouvent les techniciens de maintenance et les rechanges.
Porte 3, l'argent neuf. Fermée. Y compris pour mes propres idées, et j'en avais deux en réserve.
Le test des trois portes
Toute mesure passe par l'une des trois.
| 1. Zéro euro | à faire | Instruction, arrêté, convention, donnée, permis refusé. |
|---|---|---|
| 2. Redéploiement | arbitrable | Elle coûte, mais nomme ce qu'elle remplace. |
| 3. Argent neuf | fermée | Fonds, guichet, poste, subvention. |
Sans un euro de plus ne veut pas dire sans dépenser : toute dépense doit nommer celle qu'elle remplace.
La première était une avance publique récupérable à la vente, pour financer le débroussaillement des ménages qui ne peuvent pas payer. Élégante sur le papier. Elle suppose de créer une machine, de suivre une créance pendant trente ans et de payer quelqu'un pour le faire. Écartée. La seconde était un fonds d'aide au broyage. Même verdict, pour la même raison : sur des montants de cet ordre, un guichet coûte plus cher à tenir que le service qu'il rend.
Le test se passe de commentaire. Il est brutal, il est vérifiable, et il élimine en trois secondes les neuf dixièmes de ce qui se dit en juillet.
Court terme : penser comme quelqu'un qui n'a rien
J'ai laissé une question ouverte plus haut. Si l'amende punit la pauvreté et qu'il n'y a pas d'argent public, que reste-t-il à celui qui ne peut pas payer son chantier ?
Reprenons le problème de son point de vue, et l'ordre des priorités change du tout au tout.
Ce qui compte d'abord, ce n'est pas que la maison tienne. C'est d'en sortir vivant. Une maison se reconstruit, c'est ce à quoi sert l'assurance. Ce qui ne se répare pas, c'est une famille surprise sur une piste forestière à sens unique. Pour un ménage sans moyens, la hiérarchie utile est donc l'alerte d'abord, le chemin de sortie ensuite, le débroussaillement en troisième. Connaître son itinéraire d'évacuation et son point de rassemblement ne coûte rien du tout, et c'est la seule mesure de tout cet article dont l'effet est immédiat et total.
Ensuite, le vrai coût du débroussaillement n'est pas la coupe, c'est l'évacuation. Couper des broussailles demande du temps et de l'huile de coude. Se débarrasser des branches demande une benne, des rotations, une déchetterie, et le brûlage est interdit en saison. Un broyeur partagé à l'échelle d'un hameau change l'équation entièrement, puisque les copeaux restent au sol en paillage au lieu de partir en camion. La plupart des communes rurales possèdent déjà du matériel. Le prêter ne crée ni structure, ni poste, ni ligne budgétaire.
Et le travail se fait à plusieurs ou ne se fait pas. Une parcelle propre entourée de parcelles sales ne protège personne : la continuité de la lisière fait tout. Deux week-ends par an à l'échelle d'un quartier, avec les comités communaux feux de forêts qui existent déjà dans le Sud, et le problème se traite là où quarante factures individuelles ne le traiteraient jamais. Ce n'est pas de la charité, c'est un intérêt commun immédiat : le voisin qui ne coupe pas met le feu chez vous.
Quand on n'a rien, l'ordre change
Ce qui compte d'abord n'est pas que la maison tienne.
| 1. Sortir vivant | 0 € | Itinéraire d'évacuation et point de rassemblement. |
|---|---|---|
| 2. Le chemin | 0 € | Une piste à sens unique un soir de vent. |
| 3. Le débroussaillement | broyeur | Le vrai coût n'est pas la coupe, c'est l'évacuation. |
| Et à plusieurs | quartier | Une parcelle propre au milieu de parcelles sales. |
Une maison se reconstruit. Une famille surprise sur une piste, non.
Et au-delà des cinquante mètres, la réponse dépend du milieu, jamais d'une recette unique. C'est l'endroit où je me suis fait la remarque à moi-même, parce que j'allais écrire une bêtise : on cite volontiers le pâturage comme la solution gratuite d'entretien des grandes surfaces. Il l'est parfois. Il ne l'est presque jamais là où ça brûle chez nous.
En zone méditerranéenne, garrigue, maquis, pelouses sèches, le pâturage entretient réellement le sous-bois, et il est employé depuis longtemps pour tenir des coupures de combustible, ces bandes entretenues qui servent d'appui aux secours. Ce n'est pas un entretien de massif entier, c'est un ouvrage linéaire, dimensionné, cartographié. Et il traîne une contradiction qu'il faut nommer si on le cite. C'est la déprise pastorale qui a laissé le maquis se refermer, et c'est aussi l'emploi du feu par le monde pastoral qui figure parmi les causes de départ documentées en Corse, au point que les préfectures prennent des arrêtés d'interdiction et que les bilans départementaux comptent les écobuages à part.
La part exacte varie beaucoup selon les années et les sources, et les services de l'État constatent une baisse des feux pastoraux sur la période longue. Je m'en tiens donc à ceci : on ne peut pas invoquer le troupeau comme solution gratuite sans dire que sa pratique du feu est aussi un problème, et sans regarder qui, exactement, allume.
Dans le massif landais, ça ne s'applique pas du tout. C'est une forêt cultivée, plantée dense sur un sol assaini au XIXe siècle, où le sous-étage de molinie, d'ajonc et de fougère n'a pas de valeur fourragère sérieuse et où l'animal gêne la sylviculture. Les moutons y étaient avant la forêt, pas dedans : ils ont quitté la lande quand le pin est arrivé.
L'entretien y est mécanique, et il relève de l'exploitant, pas d'un éleveur.
Ce qui y fonctionne, en revanche, mérite bien plus d'attention que le troupeau, et personne n'en parle.
Les propriétaires forestiers du Sud-Ouest se sont organisés dès la fin du XIXe siècle en associations syndicales, rendues obligatoires sur tout le périmètre des Landes de Gascogne par une ordonnance d'avril 1945. Après les grands feux de 1947 et 1949, qui ont parcouru quatre cent mille hectares et tué quatre-vingt-deux personnes, les rôles ont été séparés :
la lutte aux sapeurs-pompiers,
la prévention et l'aménagement à ces associations. Elles sont des établissements publics sous tutelle préfectorale, administrés par des propriétaires bénévoles, dotés du pouvoir de lever une cotisation sur leurs membres.
Le résultat tient dans trois chiffres :
quarante-quatre mille kilomètres de pistes,
cinq mille points d'eau, financés par une cotisation de l'ordre de deux euros et demi par hectare et par an,
portée par environ deux mille cinq cents bénévoles et des dizaines de milliers de cotisants.
Regardez ce que c'est, en termes de ce texte. Un ouvrage collectif, obligatoire, autofinancé par ceux qui en bénéficient, sans guichet, sans agence, sans subvention de fonctionnement, et qui a tenu quatre-vingts ans. C'est le modèle que je cherchais, et il est français, ancien, et déjà là.
La seule question qui vaille aujourd'hui est de savoir s'il reste calibré pour les feux actuels, ce qui est un débat de dimensionnement et non de principe.
Le modèle existe déjà, et il est français
La défense des forêts contre l'incendie, dans le Sud-Ouest.
| 44 000 km | De pistes forestières entretenues |
|---|---|
| 5 000 | Points d'eau répartis dans le massif |
| 2,5 € | Par hectare et par an, payés par eux |
| 1945 | Association obligatoire, par ordonnance |
Collectif, obligatoire, autofinancé. Sans guichet, sans agence, sans subvention.
Ces réflexes ne sont pas propres aux ménages modestes. Ce sont ceux de n'importe quelle organisation sans trésorerie : hiérarchiser l'irréversible, chercher le coût là où il est vraiment, mutualiser plutôt qu'acheter, adapter la solution au terrain au lieu de généraliser celle qui sonne bien, et réemployer les institutions qui existent déjà. Un État qui emprunte pour payer ses salaires est exactement dans cette situation. Il ne s'en est simplement pas encore rendu compte.
Long terme : penser comme un investisseur
L'autre moitié de la contrainte est une question d'horizon. Un ménage sans réserve pense en semaines. Un investisseur pense en décennies, et il ne regarde jamais le prix seul. Il regarde trois choses : le rendement, la durée de l'actif, et ce qui peut le lui retirer des mains. Cette troisième colonne est notre septième question, revenue par une autre porte.
Deux horizons, deux façons de penser
La même contrainte, lue à court puis à long terme.
| Sortir vivant d'abord | court terme | Une maison se reconstruit. Une famille, non. |
|---|---|---|
| Le coût est dans l'évacuation | court terme | Pas dans la coupe. D'où le broyeur partagé. |
| Rendement | long terme | Un permis refusé coûte zéro et rapporte toujours. |
| Durée de l'actif | long terme | Un technicien vaut vingt ans. Une cellule, trente. |
| Qui peut vous le retirer | long terme | C'est la septième question, revenue autrement. |
Passons le dossier à ce filtre.
Lisez la colonne rendement, puis regardez l'ordre du débat de juillet. Ils sont presque exactement inverses.
Le dossier au filtre de l'investisseur
Un investisseur ne regarde jamais le prix seul.
| Ce qu'il faut mettre | Ce que ça dure | Qui peut vous le retirer | |
|---|---|---|---|
| Permis refusé en lisière | 0 € | pour toujours | personne |
| Débroussaillement conforme | des milliers d'€ | annuel | personne |
| Convention de disponibilité | 0 € | durable | personne |
| Données publiées | une instruction | durable | personne |
| Technicien B1 ou B2 | 3 à 5 ans | 20 ans | personne |
| Stock de rechanges | redéploiement | 5 à 10 ans | un fournisseur tiers |
| Kit sur cellule financée | marginal | longue | les Armées |
| Location saisonnière | 15 M€ par an | une saison | le marché, en août |
| Cellule neuve | 91 M€ | 30 ans | le pays qui certifie |
L'ordre de ce tableau est presque l'inverse de l'ordre du débat de juillet.
Lisez la colonne rendement, puis regardez l'ordre du débat de juillet. Ils sont presque exactement inverses.
Une ligne de ce tableau mérite qu'on s'y arrête, parce que je l'avais d'abord mal classée. Le technicien B1 ou B2 n'est pas un actif inaliénable. Il est parfaitement retirable, et pas par une décision de Bruxelles ou de Moscou : par un employeur français ou européen qui paie mieux. Airbus, Dassault, Safran, les compagnies, les ateliers de maintenance, tous cherchent les mêmes gens.
C'est une bonne et une mauvaise nouvelle à la fois. Mauvaise, parce que trois à cinq ans de formation peuvent partir avec une lettre de démission, et qu'un service public ne s'aligne pas sur une grille de salaires privée. Bonne, parce que c'est la seule dépendance de tout ce dossier dont nous tenons entièrement les deux bouts. Un certificat suspendu ne se négocie pas ; une rémunération, des conditions de travail et un déroulement de carrière, si.
Ce qui déplace la question. Là où le reste du dossier demande de mesurer, celui-ci demande de retenir. Et personne, à ma connaissance, n'a publié le taux de rotation des techniciens de Nîmes-Garons, qui serait pourtant l'indicateur avancé le plus fiable de la disponibilité future de la flotte.
Et voyez ce que l'horizon fait apparaître. Le permis refusé en lisière est la seule mesure du dossier dont le rendement soit infini : il coûte zéro euro, pour toujours, il n'immobilisera aucun engin dans trente ans, il ne demandera aucun débroussaillement annuel, il ne mettra personne sur une piste à sens unique un soir de vent.
C'est aussi la seule qui suppose de dire non à quelqu'un aujourd'hui pour protéger quelqu'un d'autre plus tard, ce qui explique assez bien pourquoi elle n'est jamais citée.
Reste un signal qui ne coûte rien à personne et qui ferait plus que tout le reste :
le prix de l'assurance. Neuf maisons conformes sur dix sortent indemnes des grands feux. Un assureur qui différencie franchement sa prime selon la conformité transforme une obligation subie en calcul rationnel, et le différentiel finance le chantier sur quelques années sans qu'aucun euro public ne bouge. La vérification de conformité au moment de la vente, obligatoire depuis 2025, lui fournit désormais la donnée qui lui manquait, reste a trouver le moyen de contrôle récurrent.
C'est le marché qui paie, et il paie mieux qu'un guichet.
Une honnêteté sur le mot « économies »
Il faut dire ce que cette contrainte ne fait pas, sans quoi elle devient un slogan.
Elle ne dit pas que tout est gratuit. Le levier le plus structurant du dossier ne l'est pas du tout, et je ne le présenterai pas comme tel : les armées ont basculé leur maintien en condition opérationnelle aéronautique vers des contrats de disponibilité en 2018, la Cour des comptes a constaté en 2024 une amélioration réelle, et elle a ajouté que ces progrès avaient été obtenus au prix d'un accroissement significatif des moyens budgétaires. Voilà le prix affiché, honnêtement.
Elle ne dit pas non plus qu'il suffit de retirer des agents. Retirer des agents sans retirer le travail donne exactement ce que nous avons déjà sur cette flotte : moins de techniciens, plus d'appareils au sol, et une capacité qui tombe pendant que l'inventaire reste flatteur. Il y a une différence entre l'administration qui produit du contrôle papier et le technicien qui produit des heures de vol. Le premier peut disparaître sans perte de capacité. Le second est la capacité, et il est déjà le goulet.
La règle utile tient donc en une ligne : on ne dégraisse jamais ce qui produit la capacité, on dégraisse ce qui la documente, et on redéploie vers le goulet.
Le meilleur exemple du dossier est d'ailleurs déjà voté. Le contrôle de l'obligation de débroussaillement au moment de la vente, opérationnel depuis 2025, ajoute un contrôle sans créer un seul poste, parce qu'il se greffe sur une transaction qui a lieu de toute façon et sur un professionnel qui est déjà là. C'est la disposition la plus élégante de tout le dossier, et c'est le modèle de tout ce qui suit : ne pas construire une administration, se brancher sur un geste qui existe.
À retenir. La contrainte ne réduit pas l'ambition, elle la déplace. Elle interdit d'acheter la solution et elle oblige à la concevoir.
Il serait facile de s'arrêter au constat. Ce serait exactement le défaut que je reproche aux autres : dénoncer l'absence d'orientation sans jamais en produire une.
Voici donc trois effets finaux recherchés. Chacun passe les sept questions, et chacun passe le test des trois portes.
Le premier : éviter les mégafeux sans rien acheter
« À l'horizon de trois campagnes, aucune habitation détruite par un feu de forêt ne se trouve sur un terrain conforme à l'obligation légale de débroussaillement, et le taux de conformité constaté dépasse quatre-vingts pour cent dans les communes classées. »
Les sept cases se remplissent sans effort. Le Quoi est vérifiable, puisque la conformité des maisons détruites se constate après coup. Le Qui désigne le préfet. Le Où existe déjà : quarante-huit départements, sept mille quatre cents communes. Le Quand tient en trois campagnes. Et le Pourquoi renvoie aux trois premiers rangs de la hiérarchie qu'on vient de dresser : les vies, la santé, les habitations.
Restent le Comment et le Combien, qui sont la bonne surprise. Les moyens existent tous, et aucun ne suppose d'acquisition.
Neuf départs de feu sur dix sont d'origine humaine.
80% naissent à la lisière.
Et surtout, 90% des maisons détruites lors des grands feux se trouvaient sur des terrains non débroussaillés, quand neuf habitations correctement débroussaillées sur dix s'en sortent sans une éraflure. Ces deux chiffres sont puissants, et je dois dire ce qu'ils ne prouvent pas, sans quoi je ferais exactement ce que je reproche aux autres. Ce sont deux probabilités conditionnelles distinctes, et aucune n'établit à elle seule la causalité. Il existe au moins un effet de sélection que ce texte a lui-même décrit : les secours défendent en priorité ce qui est défendable, c'est-à-dire les parcelles dégagées. Une partie de l'écart mesure donc la décision d'un commandant des opérations autant que l'état du terrain.
Ce qui subsiste après cette réserve reste le fait le plus solide du dossier, et il suffit largement : sur les seuls leviers disponibles sans acheter quoi que ce soit, aucun autre n'affiche un écart de cet ordre.
Le contrôle au moment de la mutation, voté en 2023 et opérationnel depuis 2025, place la vérification chez le notaire sans créer un poste. La mise en demeure, les travaux d'office aux frais du propriétaire et l'amende de cinquante euros le mètre carré sont dans le code depuis longtemps et restent peu employés. Les autorisations d'urbanisme en lisière relèvent du maire. Les conventions de disponibilité entre employeurs et services d'incendie, dont dépend la ressource qui fait quatre-vingts pour cent du travail, existent et dorment.
Combien : zéro euro nouveau. Porte 1 de bout en bout. Effet dès la saison suivante, aucune ligne budgétaire créée, et entièrement de droit français, donc insensible à la septième question.
Le deuxième : savoir, à effectif constant
« Au 1er mars de chaque année, la sécurité civile publie trois séries : la disponibilité mensuelle de la flotte par type d'appareil, les temps de rotation moyens par base, et le coût de l'heure de vol par type. »
Celui-là paraît modeste. Il commande tous les autres.
Sans ces trois séries, aucun arbitrage de redéploiement n'est possible, donc la contrainte de la partie IV reste un vœu, donc on continue d'acheter des objets parce que c'est la seule chose qu'on sache comparer. Avec elles, une heure de largage devient comparable à une autre heure de largage, quel que soit l'appareil qui la produit, et le débat sort de l'opinion.
Le Comment est une instruction, pas une loi. Le Combien est nul : les données existent déjà dans les services, elles ne sont simplement pas publiées. Aucun agent n'est détourné du terrain, ce qui rend la mesure décidable en plein mois d'août.
Un mot sur le grain, parce que c'est là que se joue la seule objection sérieuse. Je ne demande pas l'état de chaque appareil, ni le détail des rechanges en stock, ni le planning des visites. Je demande trois séries agrégées : un taux mensuel par type, un temps de rotation moyen par base, un coût horaire par type. À ce niveau d'agrégation, la question de la confidentialité ne se pose pas : aucun adversaire ne tire quoi que ce soit du fait que huit Canadair sur douze volaient en moyenne au mois de juillet. Un maire, un contribuable et un parlementaire, si.
C'est aussi ce qui distingue une demande de transparence utilisable d'une posture. Le débat sur le secret se perd toujours quand il est posé en principe et se gagne quand il est posé au bon grain.
Je dois cependant citer le précédent qui va contre moi, parce qu'il existe, et il mérite d'être raconté correctement.
Jusqu'en 2020, un député obtenait chaque année, par simple question écrite, les taux de disponibilité de l'ensemble des équipements des forces, et les réponses étaient publiées au Journal officiel. Seule la dissuasion nucléaire en était exclue. Cette année-là, le ministère des Armées a décidé de ne plus publier les chiffres de disponibilité technique de ses aéronefs, en invoquant des impératifs renforcés de confidentialité, décision ensuite étendue à l'ensemble des matériels. On peut donc parfaitement faire l'inverse de ce que je demande : cela s'est produit, et c'était il y a six ans.
Le motif est sérieux et je ne vais pas le caricaturer. Un taux de disponibilité publié renseigne un adversaire sur ce qu'un pays peut réellement aligner. Pour une flotte de combat, l'argument s'entend.
Mais en regardant de près comment cette confidentialité a été appliquée, on trouve quelque chose de bien plus intéressant que le secret lui-même.
Deux indicateurs, deux réponses
Même flotte, même année. Aucun des deux ne ment.
| DT | DTO |
|---|---|
| Disponibilité technique. Les appareils en état de voler, rapportés au parc possédé. | Disponibilité opérationnelle, rapportée aux exigences des contrats. |
| Rafale 2017 : 44,5 % | Combat 2017 : 92 % |
Le même mécanisme, hors de l'aéronautique
Inflation publiée : 2,1 %. Alimentation depuis 2021 : + 22 %. Deux chiffres exacts. Un seul ressemble à ce que vous payez.
La DT est classifiée depuis 2020. La DTO reste publiée. Baissez le contrat, et la DTO monte.
Il existe deux indicateurs, et non un seul.
La disponibilité technique, la DT, rapporte les appareils en état de voler au parc que vous possédez.
La disponibilité technique opérationnelle, la DTO, mesure la disponibilité au regard des exigences des contrats opérationnels fixés par la loi de programmation militaire. Ce ne sont pas deux façons de dire la même chose : elles n'ont pas le même dénominateur. La première vous compare à ce que vous avez acheté, la seconde à ce que vous vous êtes engagé à tenir.
L'écart que cela produit n'est pas marginal. La Cour des comptes a relevé que, pour les avions de combat, la DTO s'établissait à quatre-vingt-douze pour cent en 2017, alors que la disponibilité technique des Rafale n'atteignait pas quarante-cinq pour cent. Même flotte, même année, deux chiffres qu'on peut publier l'un ou l'autre sans mentir une seule fois.
Reste à savoir lequel des deux a survécu. La DTO figure toujours dans les documents budgétaires, avec un décalage : le rapporteur spécial du Sénat indique ne pouvoir rendre publiques que les données antérieures à 2023. La DT, elle, est protégée y compris pour les années passées et ne figure plus dans les documents budgétaires, même assortie de garanties de confidentialité.
L'État disposait des deux mesures. Il a gardé publique celle qui se compare à un objectif qu'il fixe lui-même, et classifié celle qui se compare à ce qu'il possède.
Ce que je demande à la sécurité civile n'est pas de dévoiler une capacité militaire. Savoir combien de bombardiers d'eau volent au mois d'août ne renseigne aucun adversaire : ça renseigne un maire, un contribuable et un parlementaire. Si le refus devait un jour m'être opposé, il faudrait qu'il s'appuie sur autre chose que cet exemple.
Le troisième : disposer du matériel adéquat, et pour combien
« Au pic de la saison, la France dispose de N heures de largage par jour, dont X indépendantes du niveau des plans d'eau et Y exploitables de nuit, pour un coût annuel de Z, à budget constant. »
Notez ce que cette formulation change. On n'achète plus des avions, on achète des heures de largage disponibles. Le nombre de cellules devient un moyen parmi d'autres, au même titre que les rechanges, les équipages, les bases de rechargement ou un kit posé sur une flotte militaire existante. C'est la seule façon de comparer honnêtement un DHC-515 à quatre-vingt-onze millions livré en 2032 et un stock de pièces livré en mars.
Et les trois derniers mots sont la contrainte : à budget constant. Z n'est pas une enveloppe nouvelle, c'est la même enveloppe lue autrement. Toute cellule supplémentaire doit dire quelles heures elle achète, et quelles heures elle empêche d'acheter ailleurs.
Maintenant, essayez de remplir les sept cases.
Trois effets finaux recherchés
Les mêmes sept cases, appliquées à ce que je propose.
| 1. Éviter les mégafeux | 0 € | Zéro maison détruite sur terrain conforme. |
|---|---|---|
| 2. Savoir, à effectif constant | une instruction | Trois séries publiées au 1er mars. |
| 3. Le matériel adéquat | 5 cases sur 7 | N heures de largage au pic, dont Y de nuit. |
Le troisième n'est pas plus dur à vouloir. Il est impossible à chiffrer aujourd'hui.
Vous n'y arrivez qu'à moitié, et c'est plus intéressant que si vous n'y arriviez pas du tout.
Certaines cases sont documentées, et proprement. Le projet de loi de finances pour 2026 arbitre par exemple l'achat contre la location d'hélicoptères lourds : environ quarante-six millions d'euros pour un H225 neuf en configuration bombardier d'eau, auxquels s'ajoutent le contrat pluriannuel de maintenance, l'adaptation des hangars et la création de postes, contre environ quinze millions par an de locations saisonnières permettant de prépositionner jusqu'à six appareils lourds simultanément. C'est un arbitrage complet, chiffré, publié. C'est même exactement le raisonnement d'investisseur que je réclamais plus haut, appliqué par le Sénat, sur un seul segment.
Mais les temps de rotation ne le sont pas. Les taux de disponibilité varient de zéro à onze selon la source. Le coût de l'heure de vol par type d'appareil reste introuvable, celui du kit A400M aussi. On peut donc arbitrer un achat contre une location sur un segment, et pas comparer une heure de largage à une autre. C'est la différence entre une décision de gestion et une orientation.
Et voilà où la boucle se referme. Le troisième effet final recherché n'est pas plus difficile à vouloir que le premier. Il est impossible à chiffrer, et pour la raison exacte par laquelle ce texte a commencé : nous ne savons pas mesurer ce que nous avons. C'est pour cela que le deuxième existe, et qu'il ne coûte rien.
Le mot qui dissout la question
Reprenons le troisième effet final recherché et regardons sa case la plus négligée.
Quoi : des heures de largage disponibles. Combien : N. Pourquoi : les vies, la santé, les habitations, la forêt, dans cet ordre. Et quand : au pic.
Ce dernier mot change tout, et il règle une question que je n'avais pas posée : faut-il des Canadair, ou des Chinook ?
La réponse est qu'il ne faut ni l'un ni l'autre, au sens où la question est mal formée. Vous n'avez pas besoin de N heures par an. Vous avez besoin de N heures pendant trois semaines en août, dont certaines de nuit, dont certaines quand les lacs sont vides, dont certaines en terrain confiné à la lisière des lotissements. Écrivez cela, et le débat sur le type d'appareil s'évapore : ce n'est plus un choix d'objet, c'est un dimensionnement de pointe. Chaque manque appelle sa réponse, et aucune réponse n'a vocation à couvrir tous les manques.
Or une pointe ne s'absorbe pas en possédant. Elle s'absorbe en louant, en empruntant, ou en équipant des cellules qu'on possède déjà pour autre chose. C'est aussi, accessoirement, la seule façon de tenir la contrainte : une pointe achetée se paie douze mois par an et ne sert que trois semaines.
Et c'est très exactement ce que la France fait, sans jamais le dire. Le projet de loi de finances pour 2026 tranche : quarante-six millions d'euros pour acheter un hélicoptère lourd, plus la maintenance, les hangars et les postes, contre quinze millions par an pour en prépositionner six pendant plusieurs mois. La location gagne, et elle gagne largement. La direction générale loue des appareils lourds depuis 2020, et a ajouté quinze appareils supplémentaires en 2023 après la saison 2022.
Le Chinook australien n'est donc pas une curiosité, c'est la forme la plus pure de cette doctrine. Onze tonnes d'eau douce, jamais de retardant, en attaque directe, pour la seule puissance hydraulique. Il vole escorté d'un Dragon de la Sécurité civile qui marque la zone de largage et d'un Bell 412 en liaison image qui le guide et évalue l'effet. Emprunté trois semaines, exactement au pic, à un hémisphère où c'est l'hiver. Puis rendu.
La doctrine cohérente se lit alors toute seule :
un noyau possédé, réduit, mais dont la disponibilité est réellement tenue, ce qui renvoie aux techniciens et aux rechanges ;
une pointe saisonnière louée ou empruntée, dimensionnée sur les manques et non sur les habitudes ;
des kits posés sur des cellules déjà financées pour d'autres missions.
Une limite, tout de même, et le Sénat la pointe : les équipages mis à disposition par les sociétés de location ne sont le plus souvent pas francophones, ce qui complique leur intégration dans le dispositif. C'est le prix de la location, et c'est un vrai prix. On loue une machine et un équipage, on ne loue pas une doctrine commune.
La doctrine se lit alors toute seule
Une pointe ne s'absorbe pas en possédant.
| Un noyau possédé | techniciens | Réduit, mais dont la disponibilité est tenue. |
|---|---|---|
| Une pointe empruntée | location | 15 M€ par an pour six, contre 46 M€ pour en acheter un. |
| Des kits posés | marginal | Sur des cellules déjà financées pour autre chose. |
| La limite, et c'est un vrai prix | pas une doctrine | On loue une machine et un équipage. |
Vous n'avez pas besoin de N heures par an. Vous en avez besoin au pic.
Comment on remonte la pente
Commençons par éliminer ce qui est déjà fait, parce que la moitié des recommandations de juillet portent sur des choses en place depuis des années.
Les visites lourdes sont déjà programmées en hiver : le cycle de maintenance est organisé pour disposer d'une flotte à plein potentiel à l'ouverture de la saison.
Le prépositionnement dans les zones à risque existe de longue date, avec des détachements estivaux, et il est complété depuis 2022 par des appareils loués.
Le guet aérien armé n'est pas mort avec les Tracker : les huit Dash 8 l'assurent aujourd'hui.
Retirez tout cela et le paysage se simplifie brutalement.
Les leviers, du gratuit au très cher
Une fois retiré ce qui est déjà fait.
| Publier les trois séries | demain | Les données existent déjà dans les services. |
|---|---|---|
| Débroussaillement, contrôle à la vente | saison +1 | Tous les outils sont dans le code. |
| Équipages dans l'hémisphère sud | saison +1 | La qualification est entretenue, et elle rapporte. |
| Pélicandromes et pompage | saison +1 | Le transit domine le cycle de largage. |
| Stock de rechanges qualifié | saison +1 | Ce qui met fin à la cannibalisation. |
| Techniciens B1 et B2 | 3 à 5 ans | Le goulet réel, et le plus lent. |
| Acheter une cellule neuve | 2032 | 91 M€ l'unité. |
Aucun avion neuf ne produira un technicien qualifié en 2028.
Sur la disponibilité, le levier structurant est la base de paiement du contrat de maintenance. Un contrat payé à l'heure de main-d'œuvre rémunère le mainteneur quand l'appareil est en atelier. Un contrat de disponibilité le rémunère quand il vole. Ce sont deux industries différentes sous le même métier.
Les armées ont opéré ce virage, et l'expérience mérite d'être citée entièrement, y compris sa part décevante. Le décret du 18 avril 2018 crée la Direction de la maintenance aéronautique, codifiée aux articles R.3241-26 et suivants du code de la défense, avec une méthode explicite : confier tous les marchés d'une flotte à un prestataire unique en lui assignant des objectifs de disponibilité. La Cour des comptes a constaté en 2024 une amélioration réelle de la disponibilité de plusieurs flottes depuis 2018. Elle a ajouté que ces progrès avaient été obtenus au prix d'un accroissement significatif des moyens budgétaires, et qu'ils restaient insuffisants au regard des besoins.
C'est donc un levier de porte 2, pas de porte 1. Il change la nature de la relation industrielle, ce qui n'est pas rien, et on connaît maintenant à la fois son effet et son prix.
Reste que personne ne dit publiquement sur quelle base est payée la maintenance des bombardiers d'eau. C'est la première question à poser, et elle ne coûte qu'un courrier.
Vient ensuite ce que le Sénat nomme depuis 2024 et que personne ne reprend : les pannes répétées et le manque de techniciens de maintenance. Voilà le goulet réel. Plus de cent cinquante personnes entretiennent cette flotte à Nîmes-Garons, mécaniciens B1, techniciens B2, chaudronniers. Ce sont des compétences rares, longues à former, et disputées par toute l'industrie aéronautique. Aucun avion neuf ne réglera ça, et aucune commande signée en 2026 ne produira un technicien qualifié en 2028.
Le troisième levier est jumeau. Une flotte dont la production s'est arrêtée en 2015 ne peut compter sur aucune ligne de fabrication pour ses pièces. Sécuriser un stock, qualifier des sources alternatives, requalifier des pièces critiques : c'est un problème de chaîne d'approvisionnement bien avant d'être un problème d'aéronautique, et c'est ce qui met fin à la cannibalisation.
Et ce problème-là est résolu depuis longtemps, du moins mathématiquement. En 1966, à la RAND, Craig Sherbrooke met au point pour l'US Air Force un modèle d'allocation des rechanges sur un réseau à plusieurs échelons, base et dépôt, connu sous le nom de METRIC.
Son apport tient en une idée qui parle directement à ce texte :
la disponibilité ne s'optimise pas article par article, mais au niveau du système complet. Deux gestionnaires qui atteignent chacun un excellent taux de service sur leurs pièces peuvent produire ensemble une flotte clouée au sol, parce que ce qui compte n'est pas le stock de chaque référence mais la probabilité qu'aucune ne manque simultanément sur le même appareil.
Autrement dit, la disponibilité d'une flotte n'est pas une propriété de l'avion. C'est le résultat d'une allocation de rechanges qui s'optimise, sous contrainte budgétaire, avec des équations connues et enseignées depuis cinquante ans.
On peut donc calculer combien d'heures de vol on achète avec 91 millions d'euros de pièces. Personne, à ma connaissance, ne l'a fait publiquement pour cette flotte.
La disponibilité n'est pas propre à l'avion
METRIC, RAND, 1966 : ce qui compte est le système.
| Article par article | Approche système |
|---|---|
Trois gestionnaires satisfaits. | On optimise la probabilité qu'aucune pièce ne manque sur le même appareil. |
| Avion disponible : 86 % | Plus d'heures |
On sait calculer combien d'heures de vol s'achètent avec 91 M€ de pièces. Personne ne l'a publié.
Quant aux équipages, leur maintien en compétence sur dix mois creux a une solution que les opérateurs nord-américains pratiquent depuis longtemps : l'hémisphère sud. Envoyer des équipages au Chili ou en Australie pendant leur été entretient la qualification, rapporte de l'argent au lieu d'en coûter, et construit exactement le capital diplomatique dont nous venons nous-mêmes de bénéficier. Une mesure qui produit une recette et un actif : c'est la définition même de ce que cherche un investisseur.
Sur la cadence, enfin, la géographie fait presque tout, puisque le temps de transit domine le cycle. Densifier le maillage des pélicandromes près des massifs à enjeu coûte une fraction d'une cellule et agit dès la saison suivante. Doubler le débit de pompage d'une base saturée relève de la plomberie et supprime la file d'attente sur le tarmac.
Et pourquoi pas la nuit ?
Reste le seul levier capable de doubler quelque chose. Trois cas, qu'on confond systématiquement.
1. L'écopage nocturne ne se fait nulle part, et probablement pour de bonnes raisons. Toucher l'eau à quatre-vingts nœuds suppose de voir l'état de la surface, les débris flottants, les embarcations et la rive opposée. Au-dessus d'un plan d'eau sombre, la perception de hauteur s'effondre et les radioaltimètres deviennent peu fiables sur une surface spéculaire. Ce n'est pas de la frilosité, c'est une contrainte physique. Nos douze Canadair resteront des appareils de jour.
2. Le largage par voilure tournante, en revanche, se pratique, et il est décisif. En janvier 2025, sur l'incendie de Palisades, des équipages californiens ont travaillé de nuit sous jumelles dans Mandeville Canyon : plus de trois cent soixante-quinze mille gallons largués à basse altitude, entre des lignes à haute tension, et la progression du feu stoppée avant les quartiers résidentiels. Sans cette nuit-là, le feu franchissait le canyon et partait vers des centaines d'habitations.
Regardons ce que ça demande, parce que ce n'est pas gratuit : un équipage de quatre au lieu de trois, avec deux hommes dédiés à la veille latérale ; des jumelles pour tout le monde ; une doctrine stricte, où le départ de feu doit être confirmé au sol par un officier avant tout décollage, là où le jour l'appareil part sur simple appel ; et surtout un aéronef conçu pour, avec avionique compatible jumelles, bimoteur et systèmes redondants.
3. C'est cette dernière condition qui répond vraiment à la question. Les Californiens ne se sont pas mis à voler de nuit : ils ont acheté, à partir de 2018, des appareils qui le permettaient. On ne rétrofite pas utilement une cellule de 1994 pour ça.
La nuit : trois cas qu'on confond
Un seul des trois est un choix.
| L'écopage nocturne | impossible | Toucher l'eau à 80 nœuds sans voir la surface. |
|---|---|---|
| Le largage par hélicoptère | décisif | Palisades, 2025 : le feu stoppé avant les quartiers. |
| L'appareil qui le permet | le vrai sujet | Les Californiens ont acheté des machines conçues pour ça. |
On ne rétrofite pas une cellule de 1994. Vous héritez des limites de l'objet, pour trente ans.
Et la France n'est pas démunie sur ce terrain : la formation des équipages d'hélicoptères de la Sécurité civile aux jumelles de vision nocturne remonte au début des années deux mille. La capacité existe donc, sur les appareils légers.
Ce qui referme la boucle de tout ce texte. La nuit n'a pas été refusée : elle a été demandée là où elle était possible, et jamais spécifiée pour le gros de la flotte. Parce qu'on a acheté un objet, « des Canadair », et non une capacité, « N heures de largage dont Y exploitables de nuit ». Quand vous achetez un objet, vous héritez de ses limites pour trente ans.
Une objection honnête pour finir. L'activité du feu baisse la nuit, l'humidité remonte, le vent tombe : le litre largué de nuit vaut donc moins, en moyenne, que celui du jour. Sauf sur les feux qui courent la nuit sous le vent, c'est-à-dire sur les mégafeux, c'est-à-dire précisément sur les seuls qui nous occupent. Les Américains ne volent pas de nuit malgré la baisse d'activité nocturne. Ils volent de nuit à cause d'elle, parce que c'est le moment où l'on reprend du terrain.
Je dois préciser le statut de ce que je viens d'écrire. C'est un raisonnement, pas une mesure. Il existe une discipline entière qui sait chiffrer ce genre de question, la recherche opérationnelle appliquée aux feux de forêt, dont David Martell est à Toronto l'une des figures depuis des décennies. Elle sait modéliser la valeur d'une attaque initiale, c'est-à-dire ce que rapporte le fait d'arriver tôt sur un départ, et le rendement marginal d'une heure de largage supplémentaire au regard des dégâts évités.
C'est exactement l'outil qui manque à notre débat, et c'est le seul moyen de trancher la question de la nuit autrement qu'à l'intuition. Nous n'avons pas besoin d'inventer cette science. Nous avons besoin de lui fournir les trois séries de données qu'elle réclame, et que nous ne publions pas.
Tout le monde sait diagnostiquer, faire du yakafokon. Le seul remède est de dire qui, quoi, quand, comment, où et pourquoi. Alors faisons-le, ligne par ligne, en gardant une règle : aucune de ces mesures ne demande une loi nouvelle, un crédit nouveau, ni d'attendre 2032.
Qui fait quoi, et pour combien
Aucune ne demande une loi, un crédit, ni d'attendre 2032.
| Propriétaire | privé | Débroussailler 50 m autour des constructions. |
|---|---|---|
| Maire | 0 € | Contrôles groupés, et refus de permis en lisière. |
| Notaire | 0 € | Informer l'acquéreur : obligatoire depuis 2025. |
| Employeur | 0 € | Signer une convention de disponibilité. |
| Préfet et SDIS | 0 € | Publier l'évaluation des objectifs précédents. |
| Sécurité civile | instruction | Publier les trois séries de données. |
| Parlementaire | 0 € | Question écrite et amendement budgétaire. |
| Vous | cet hiver | Lire le schéma départemental et demander des comptes. |
Une orientation ne contraint que si quelqu'un vient vérifier la précédente.
Voici, pour chaque ligne, ce qu'un tableau ne peut pas dire.
Si vous possédez en zone classée, votre obligation porte sur cinquante mètres autour des constructions, et l'arrêté préfectoral de votre département en précise l'étendue exacte. Le moment est l'automne ou le début du printemps, jamais l'été, où le brûlage est interdit et le travail dangereux. Ce n'est pas un geste civique : c'est une obligation légale, et neuf maisons conformes sur dix sortent indemnes des grands feux.
Si vous êtes maire, vous disposez déjà de la chaîne complète. Constat, mise en demeure du propriétaire, puis exécution des travaux d'office à ses frais, et une amende administrative pouvant atteindre cinquante euros du mètre carré. Le moment utile est une campagne de contrôle groupée au printemps, pas une réaction au cas par cas. Et vous tenez l'autre bout du problème par les autorisations d'urbanisme en lisière de massif, puisque quatre-vingts pour cent des départs ont lieu à cette frontière.
Si vous êtes notaire ou agent immobilier, l'information de l'acquéreur ou du locataire sur l'obligation de débroussaillement est obligatoire depuis 2025. C'est la disposition la plus élégante du dossier : elle place le contrôle au moment de la vente, sans créer un poste ni une ligne budgétaire.
Si vous employez un sapeur-pompier volontaire, une convention de disponibilité avec le service départemental transforme sa bonne volonté en ressource planifiable. Quatre-vingts pour cent de la force opérationnelle dépend de cette signature, et elle ne coûte à l'État strictement rien.
Si vous êtes préfet ou administrateur d'un service d'incendie, la révision du schéma départemental doit être précédée d'une évaluation des objectifs précédents. Publiez-la. C'est déjà la loi, cela se fait par arrêté après avis conforme du conseil d'administration, et cela transforme d'un coup une intention en engagement vérifiable.
Si vous dirigez la sécurité civile, trois séries de données suffisent : disponibilité mensuelle de la flotte, temps de rotation moyens par base, coût de l'heure de vol par type d'appareil. Une instruction, pas une loi. Aucun agent détourné du terrain, donc décidable en plein mois d'août. Et le jour où elles existent, l'effet final recherché devient chiffrable et le débat cesse d'être une affaire d'opinion.
Si vous êtes parlementaire, la question écrite et l'amendement au budget sont les seuls canaux qui obligent le gouvernement à répondre par écrit. L'essentiel de ce que je viens de citer dans ce texte vient de là. Demandez ces trois séries à l'examen des crédits, à l'automne.
Et si vous n'êtes rien de tout cela, il vous reste la ligne du bas, qui n'est pas la moindre. Le schéma départemental de votre département est en ligne. Il porte une date, une signature et des objectifs de couverture. Allez vérifier si ceux d'il y a cinq ans ont été tenus, et posez la question à qui l'a signé.
C'est plus lent qu'un commentaire, et beaucoup moins satisfaisant. C'est aussi la seule chose qui transforme une orientation en obligation, parce qu'une orientation ne devient contraignante que le jour où quelqu'un vient demander des comptes sur la précédente.
Faites-le en février. Il y a une raison à cette date, et c'est peut-être l'explication de tout le reste.
Le moment où l'attention existe est exactement celui où rien ne peut être décidé. On ne réforme pas un dispositif de secours au milieu d'une saison de feux, on ne recrute pas des volontaires en août, on ne vote pas un budget pendant qu'une colonne évacue une commune. Inversement, la fenêtre où les décisions sont possibles, l'automne et l'hiver, est celle où plus personne ne regarde. Ajoutez un calendrier électoral qui pousse les annonces vers le pic d'attention plutôt que vers le moment de la décision, et le mécanisme est complet.
L'attention et la décision ne se croisent pas
D'où la date qui commande tout le reste.
| Juillet et août | attention | Tout le monde regarde. Rien ne peut être décidé. |
|---|---|---|
| Automne et hiver | décision | Tout peut être décidé. Plus personne ne regarde. |
| Février | agissez | Le seul moment où écrire ces quelques pages. |
Le calendrier électoral pousse les annonces vers le pic, et non vers le moment de la décision.
Le Chinook australien doit repartir à la fin du mois. Il reviendra si on le demande, parce qu'un service rendu se rend.
Puis la pluie reviendra.
Et jusqu'ici, elle n'a jamais éteint que le feu. Elle a éteint aussi l'urgence, l'intelligence et la planification, jusqu'aux incendies suivants.
C'est la seule chose, dans tout ce texte, qui ne dépende ni d'un budget, ni d'un industriel, ni d'un certificat étranger. Nous avons les techniciens, les rapports, les équipages, les volontaires et les idées. Il nous manque de continuer à y penser quand il pleut.
Ce pays est bon à ce métier. Il pourrait être excellent.
La différence tient dans quelques pages écrites en février, et elle ne coûte pas un euro de plus.
Disponibilité de la flotte. Le taux de trois appareils sur douze aux périodes critiques de l'été 2024 est celui de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, cité par le rapport du Sénat sur le projet de loi de finances pour 2026. La contradiction du 26 juillet 2022 entre le ministre de l'Intérieur et le syndicat du personnel navigant figure dans la question écrite n° 769 de la seizième législature. Les pannes répétées et le manque de techniciens de maintenance sont documentés par la question écrite n° 241000452 au Sénat, d'octobre 2024.
Commandes et coûts. Le coût unitaire d'environ quatre-vingt-onze millions d'euros toutes taxes comprises, les délais de livraison et l'objectif de seize appareils viennent des rapports budgétaires du Sénat. L'arbitrage entre acquisition et location d'hélicoptères lourds, quarante-six millions pour un H225 neuf contre quinze millions par an pour six appareils prépositionnés, figure dans le rapport sénatorial sur le projet de loi de finances pour 2026. Le coût unitaire d'un hélicoptère bombardier d'eau lourd, environ vingt-cinq millions, et les trois avantages qui leur sont reconnus, dont les largages de nuit, viennent du rapport sénatorial r22-838.
Organisation du maintien en condition. Le calage des visites lourdes sur la saison d'hiver est établi par la réponse à la question écrite n° 369 de l'Assemblée nationale. Le prépositionnement dans les zones à risque et le guet aérien armé assuré par les Dash 8 figurent dans les réponses aux questions écrites du Sénat. La Direction de la maintenance aéronautique est créée par le décret n° 2018-277 du 18 avril 2018, codifié aux articles R.3241-26 et suivants du code de la défense ; l'évaluation de la Cour des comptes date de 2024.
Orientation. Le schéma départemental d'analyse et de couverture des risques relève de l'article L1424-7 du code général des collectivités territoriales et de l'article L731-2 du code de la sécurité intérieure. Le référé de la Cour des comptes du 3 octobre 2022 est cité dans la question écrite n° 2614 de l'Assemblée nationale. La série parlementaire remonte à la question écrite n° 15039 de la neuvième législature, se poursuit avec la n° 72733 en 2005, les n° 769 et n° 2614 en 2022, et l'amendement CL67 rejeté en mai 2023.
Manipulation de l'information. Le bilan des quatre ingérences numériques étrangères détectées pendant les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 est publié par VIGINUM sur le site du SGDSN le 11 juin 2026, accompagné du rapport technique sur le mode opératoire Rokh Solis. L'imputation de l'opération de février 2026 visant le président de la République au mode opératoire russe Storm-1516 figure dans la fiche technique publiée par le même service.
Priorités. Le dispositif de sécurité des activités d'importance vitale est défini aux articles L1332-1 et suivants et R1332-1 et suivants du code de la défense ; les critères d'inclusion figurent à l'article R1332-2.
Appareils russes. La suspension du certificat de type du Kamov Ka-32A11BC est portée en tête de la fiche EASA.IM.R.133 sur le site de l'Agence européenne de la sécurité aérienne. Celle du Beriev, référence EASA.IM.A.114, modèle BE-200ES-E, figure sur la liste officielle des certificats et approbations suspendus publiée par la même agence. Les deux suspensions datent de mars 2022.
Opérations de l'été 2026. L'emploi de l'hélicoptère CH-47D et sa doctrine, eau douce sans retardant, escorte par un Dragon et un Bell 412, sont décrits sur le site de la Sécurité civile. Les opérations nocturnes californiennes sur l'incendie de Palisades sont documentées par le communiqué du gouverneur de Californie du 31 juillet 2025.
Défense des forêts du Sud-Ouest. L'organisation des propriétaires en associations syndicales, l'ordonnance d'avril 1945 les rendant obligatoires sur les Landes de Gascogne, la séparation des rôles après les feux de 1947 et 1949, ainsi que les ordres de grandeur du réseau, quarante-quatre mille kilomètres de pistes et cinq mille points d'eau, sont publiés par l'association régionale DFCI Aquitaine et repris dans le plan interdépartemental de protection des forêts contre les incendies.
Emploi du feu en Corse. Les bilans de départs distinguant les écobuages sont publiés par les préfectures de Haute-Corse et de Corse-du-Sud ; la baisse des feux pastoraux sur la période longue figure dans les documents de prévention des services de l'État en Corse.
Deux lectures, et seulement deux. Sur la disponibilité d'une flotte comme résultat d'une allocation de rechanges, Craig C. Sherbrooke, Optimal Inventory Modeling of Systems: Multi-Echelon Techniques, dont le modèle METRIC a été développé à la RAND en 1966 pour l'US Air Force. Sur la valeur de l'attaque initiale et le rendement marginal des moyens, les travaux de David L. Martell sur la recherche opérationnelle appliquée à la gestion des feux de forêt.
Publication des taux de disponibilité militaires. La décision de 2020 de ne plus publier la disponibilité technique des aéronefs, motivée par des impératifs renforcés de confidentialité puis étendue à l'ensemble des matériels, ainsi que la pratique antérieure des questions écrites publiées au Journal officiel, sont documentées par la presse spécialisée de défense. L'écart entre une DTO de quatre-vingt-douze pour cent et une disponibilité technique des Rafale inférieure à quarante-cinq pour cent en 2017 provient d'un rapport de la Cour des comptes. L'impossibilité pour le rapporteur spécial de publier des données de DTO postérieures à 2022, et le fait que la DT ne figure plus dans les documents budgétaires même sous garanties de confidentialité, figurent dans le rapport du Sénat sur le maintien en condition opérationnelle des équipements militaires.
Ce que je n'ai pas pu établir. Le caractère opposable ou non des objectifs de couverture du schéma départemental : le texte prévoit leur évaluation, il ne dit rien des conséquences d'un manquement. La base de paiement du contrat de maintenance des bombardiers d'eau : elle n'est pas publique, et c'est précisément l'objet de ma demande. Les chiffres de pertes espagnols de l'été 2026, que j'ai écartés faute d'une source non militante.
Florian Lancauchez, supply chain critique et renseignement d'affaires.
logistize.com - conseil et transition management en supply chain critique.
routescope.fr - données transporteurs.
Cercle SCRED - la communauté Supply Chain & Renseignement Economique Défensif.
Vous avez une correction, une source, un chiffre que je n'ai pas trouvé ? Écrivez-moi. La liste de ce que je n'ai pas pu établir est au-dessus, et elle est faite pour être réduite.
Distinguer ce qu'on possède de ce qu'on peut employer : c'est le même travail sur une flotte que sur une chaîne d'approvisionnement.